Je suis malade – partie 11 : Belote et rebelote.

Voilà une partie 11 toute fraîche, puisque plus j’avance dans ma narration et plus les événements racontés sont récents. Pour la partie 12, je pense attendre début novembre, peut-être un peu après, histoire d’avoir du moût à vous mettre sous la dent. Pour vous faire patienter, je continuerai probablement l’étagère des historiettes et celle des critiques de romans (et autres ouvrages). Peut-être d’autres choses, qui sait ? Il peut s’en passer des choses en un mois !

Les Fêtes de Saint Martin se déroulent sur quatre jours, histoire de bien faire les choses. Nous y avons passé trois soirées, au retour de notre périple d’un bout à l’autre des Pyrénées. Le premier soir a été très bref, car nous sommes arrivés tard : le temps de saluer les copains de la banda, de trinquer une ou deux fois et nous avons repris la route de chez nous, avec un petit détour par Loustaou pour déposer quelques souvenirs du Languedoc. Loustaou, c’est la maison de François, un collègue de travail, de banda et de bringue, et de Marie-Odile, son épouse. On y trouve aussi Elise, leur cadette, une élève avec laquelle je partage bien plus que des copies, et Brice, que nous avions emmené voir le concert de Muse avec nous, un coutelier de talent qui a son atelier au fond du poulailler. Loustaou est un petit coin de campagne très accueillant et chaleureux, où les poules côtoient le chien et le chat dans une ambiance qui pourrait rappeler la Petite Maison dans la Prairie pour son côté frais et printanier. Il faut dire qu’à Loustaou, on se sent de suite comme à la maison : les patrons vous mettent vite à l’aise et vous accueillent toujours très bien.C’était très animé chez eux ce soir-là car les Fêtes de Saint Martin, comme celles de Bayonne, se font autant en grand comité que chez soi, en toute intimité. Autour de la table, un petit groupe de personnes bavardaient, s’amusaient et nous donnaient bien envie de nous attarder autour d’un verre et d’un bon repas chaud. Mais nous avons été raisonnables car la fatigue de la semaine et de la route se faisait sentir, et le lendemain, j’étais attendue pour une séance de chimiothérapie hors programme habituel. En effet, pour avoir mon autorisation de sortie pour la semaine, le docteur Larregain avait mis une condition : je devais avoir une chimio avant de partir et une dès mon retour. J’avais donc eu des séances très rapprochées avant mon départ et rebelote pour le retour. Je me sens force de la nature quand j’y repense. A l’infirmière, inquiète, qui signalait :

– Mais elle va avoir deux séances la même semaine !

Le docteur avait affirmé, sur un ton guilleret :

– Mais bien sûr, elle les supporte bien !

Mes bouffées de chaleur et moi confirmons que nous allons bien. C’est ainsi que samedi matin, je me suis levée pour retrouver l’hôpital de Bayonne qui ne m’avait absolument pas manqué. Je n’étais pas accueillie à l’hôpital de jour car il n’ouvre qu’en semaine. Je devais me rendre dans le service d’oncologie, là où sont hospitalisés les patients qui ne peuvent faire le déplacement chaque jour ou chaque semaine, le lieu où sont soignés les cas probablement les plus lourds du service. Je suis entrée dans le service par un grand hall dépourvu de sièges, au milieu duquel se dressait un accueil vitré. Mais il n’y avait pas âme qui vive. Je me suis alors avancée dans un couloir aux murs blancs, le long duquel s’alignaient des portes bleues. C’était complètement différent du couloir des Enfers de l’hôpital de jour. Le silence régnait, presque plus pesant que les bips répétés des boîtiers à perfusion, et j’ai vu alors les infirmières qui se déplaçaient doucement en portant des plateaux sur lesquels je retrouvais mes compagnons de la première cure, celle du Fec100 : les anti-nauséeux, les laxatifs et les corticoïdes. Rien ne manquait, mais tout était en dosette individuelle, comme pour le sucre ou le lait concentré. Ils étaient distribué dans les chambres avec efficacité, sans que je n’aie le temps d’apercevoir quoique ce soit à l’intérieur. J’ai été rapidement installée dans une chambre toute propre et bien rangée et je n’ai pas pu m’empêcher de penser aux personnes qui se trouvaient autour de moi, condamnées à rester entre ces quatre murs pour suivre leur traitement. Je n’étais là que de passage, je n’étais qu’une étrangère à ce service, mais d’autres y demeuraient et peut-être même y vivaient. Leur univers se réduisait à ces murs blancs, ce lit aseptisé, cette salle de bain reluisante de propreté. J’avais l’impression d’être dans un autre monde, dans une vie parallèle. Je n’y suis pas restée longtemps, mais suffisamment pour espérer ne jamais avoir à m’y rendre de nouveau.

Une fois sortie du service oncologie, fraîchement injectée, j’ai pu profiter de mon week-end pour me reposer et continuer les Fêtes, en version allégée tout de même : jamais plus de deux verres en même temps. Et dès le mercredi, je suis retournée à l’hôpital de jour pour une nouvelle chimio. Dans la salle d’attente, un visage m’a interpellée : celui d’une femme d’ une cinquantaine d’années, au visage souriant et épanoui. Soudain, tout m’est revenu : ce même visage en larmes, abattu par la nouvelle qu’il venait d’entendre, plusieurs jours auparavant. J’ai salué la femme qui avait été condamnée à une mort fort probable par son médecin avant que je ne parte en vacances. J’ai lancé un naïf « Comment allez-vous? », me maudissant que ce soit sorti de ma bouche trop vite pour l’en empêcher. Elle a alors souri davantage et m’a répondu qu’elle allait mieux, beaucoup mieux. Elle m’a avoué qu’elle avait revu le médecin et qu’elle lui avait reproché vertement ce qu’il s’était passé dans cette chambre ce jour-là. Le médecin lui avait présenté des excuses, les plus plates qui puissent exister. Elles avaient discuté et elles étaient reparties sur de meilleures bases, plus saines, et désormais, elles affrontaient main dans la main le mal qui la rongeait et qui, non, ne la tuerait pas si elle était soignée. Elle a conclu en m’annonçant qu’elle était beaucoup plus sereine, qu’elle prenait des médecines palliatives et qu’elle se sentait forte pour affronter cette épreuve. Je l’aurais embrassée si j’avais osé : j’étais tellement soulagée de la voir si rayonnante. Je n’ai pas pu poursuivre cette discussion car l’infirmière est intervenue pour me faire entrer dans le couloir des Enfers. C’est un lieu dans lequel on fait aussi de belles rencontres, de celles qui laissent des souvenirs indélébiles.

Ce jour-là, j’ai été installée à côté d’une femme d’environ soixante ans, qui avait l’air en pleine forme. Cette jeune retraitée était l’objet d’une attention toute particulière : une spécialiste venue de je ne sais où était là pour elle, avec sous son bras un dossier digne des archives, qui devait peser dans les  cinq kilos de paperasse. La spécialiste discutait avec le médecin des points de détail concernant la journée de leur patiente, qui les écoutait attentivement dans son fauteuil à perfusion. Il s’agissait de savoir à quel moment elle allait devoir passer le scanner : avant ou après la chimio. Le cas de cette femme avait l’air d’être spécialement lourd, pourtant, elle n’avait pas l’air le moins du monde perturbée. Elle souriait et attendait que son sort soit décidé. Finalement, l’équipe médicale est sortie de la pièce pour discuter. J’observais ma voisine, assez intriguée, et nous avons entamé une discussion sur nos cancers respectifs. En général, c’est un lieu où les discussions commencent par :

– Bonjour moi c’est Emilie, Cancer du sein grade 2.

– Enchantée, moi, c’est Georgette, Myélome.

Je ne savais pas alors ce qu’était un myélome, mais avec un nom aussi pourri, ça ne pouvait être qu’une belle merde. Après avoir effectué mes recherches, je confirme : c’est un cancer du sang, en gros. Donc Georgette avait un myélome, mais ce n’était pas son premier : c’était une récidive. Elle m’a raconté qu’elle avait été soignée déjà en 2011  et qu’elle avait été déclarée en rémission complète. Mais la rémission n’est pas une guérison. Deux ans après, la revoilà de nouveau touchée par cette maladie qu’elle a qualifié de méchante et vicieuse. Comme je la comprends. Mais Georgette ne se laissait pas abattre. Elle aurait pu : elle avait dû abandonner ses projets de jeune retraitée dont un trek en Bretagne et un autre en Arménie. Ce n’était que partie remise, elle avait encore du temps devant elle. Puisqu’il fallait en passer par là, elle le ferait, et avec le sourire, s’il-vous-plaît. Et pas n’importe quel sourire : elle réchauffait l’atmosphère de la pièce rien qu’en me regardant. Certaines personnes sont de véritables leçons de vie à elles seules. Les médecins sont venus la chercher : elle passerait le scanner en premier. J’espérais la revoir avant de sortir de l’hôpital de jour, mais l’heure est passée vite. Je lui ai donc laissé un petit mot, griffonné sur un bout de papier : je voulais la remercier pour ce sourire, ce courage, cette joie de vivre et cette volonté de se battre qui représentent tant pour moi. Je suis ressortie le cœur léger, regonflée à bloc pour poursuivre mon traitement sans me plaindre. L’hôpital de jour est un lieu où l’on fait aussi de belles rencontres, de celles qui laissent des traces indélébiles.

Peu de jours après, les bretons débarquaient dans le Pays Basque avec leur chien et leur godinette, suivis de près par la Parisienne qui rate rarement une occasion de faire la fête avec nous, même si pour ça elle doit prendre l’avion. Rituellement, pour la dernière semaine des vacances, qui correspond aussi à la semaine de mon anniversaire (Oui, moi, j’ai une semaine d’anniversaire, c’est comme ça), mes parents viennent profiter du beau temps du sud-ouest. Comme les fois précédentes, ils se sont installés dans le petit bungalow loué près de chez nous, au bord de la mer. C’est très cosy, ces petits bungalows, et c’est très pratique pour passer quelques jours au frais. En option, on peut participer aux soirées du camping, comme l’élection de Miss tee-shirt mouillé ou le Blind Test spécial chansons que seuls les moins de quatorze ans connaissent. Le programme concocté pour mes parents et partiellement pour ma sœur (qui n’était qu’en week-end prolongé) se composait des Fêtes de Saint Barthélémy (oui, encore des Fêtes, je vous avais prévenus), du repas de mon anniversaire, de diverses visites touristiques et des casetas de Saint Martin, celles qui avaient été annulées en juin pour cause de pluie. Dès le dimanche matin, nous avons attaqué avec une messe animée par la banda, à la fin de laquelle nous avons joué l’Encantada, avec ma mère en public fidèle et enjoué. Puis nous avons animé l’apéritif, en terminant de nouveau avec l’Encantada, ma mère remplissant toujours son office de public fidèle et enjoué.

La prestation vue par un quidam du coin :

– Vous avez vu la dame, elle avait l’air d’adorer la musique ! Elle chantait, elle tapait dans ses mains…

– Oui, c’était ma mère.

La même prestation vue du point de vue de l’intéressée :

– Ils sont nuls les gens ! Ils bougent pas quand vous jouez ! J’avais envie de danser moi !

Sachez donc, gens d’ici ou d’ailleurs, que quand une banda joue, rien ne lui fait plus plaisir que de vous voir danser, taper dans vos mains et chanter. N’hésitez pas, faites-le ! On n’en jouera que mieux.

Le lundi soir, nous avons fêté mon anniversaire par anticipation pour des raisons logistiques liées à la fin du week-end prolongé de ma petite sœur. Nous avons invité les habitants de Loustaou pour leur faire découvrir la godinette, ce qui n’est pas rien. Certains d’entre vous se demandent d’ailleurs probablement : mais qu’est-ce que la godinette?

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Une dose de bonne humeur.

Il s’agit d’un apéritif breton qui fait rire. C’est à base de fraises, de sucre, d’alcool de fruits et de vin blanc. Une fois que le tout a macéré plusieurs jours, vous pouvez le mettre dans votre liste de cocktails piégés, avec le punch de votre ami antillais. C’est sucré, donc ça se boit facilement. C’est sucré, donc ça donne soif. Ainsi, l’adepte de godinette tombe dans un cercle vicieux à base de fraises, qui consiste à remplir son verre dès qu’il est vide. Mais au bout du troisième verre, pour les plus résistants, on se met en général à rire ou à chanter. C’est un alcool joyeux. Le soir de mon repas d’anniversaire, nous avons entièrement bu la cocotte amoureusement préparée par mes parents : soit cinq litres. C’est dire si la soirée a été joyeuse, parfaite pour souffler les bougies de mes 32 ans et de mon premier cancer. J’ai reçu des cadeaux magnifiques qui n’ont pas été loin de me faire verser une petite larme. Une mention spéciale pour celui des mes Loustaouens : ils m’ont fabriqué un superbe Molkÿ, de leurs petites mains d’artistes. C’est un Molkÿ de compétition rouge et noir, taillé par François et peint par Elise. Mais mon plus beau cadeau de cette soirée-là, c’est encore une fois d’avoir été autour d’une table avec des gens que j’aime, d’avoir passé une soirée tellement chouette que le gardien du camping a été obligé de venir nous demander de faire moins de bruit pour ne pas déranger les voisins. Et puis boire de la godinette en bonne compagnie, ça n’a pas de prix.

Le jour de mon anniversaire, le vrai, j’étais de nouveau à l’hôpital. Le docteur Larregain m’avait aussi préparé un cadeau. Comme je vais à l’hôpital de jour toutes les semaines, je m’y sens presque comme chez moi. J’y ai mes petites habitudes : poser mon sac et ma veste sur la chaise des accompagnants, laisser ma liseuse et mon téléphone sur la tablette, près du verre d’eau que je bois intégralement en arrivant. Passer aux toilettes avant d’être perfusée, parce qu’après, c’est beaucoup plus compliqué. M’installer dans le fauteuil, le régler pour m’y vautrer le plus confortablement possible puis lire mes mails, mon Facebook et enfin me plonger dans ma liseuse jusqu’à ce que l’on vienne me perfuser. Puis, reprendre ma lecture, attendre la visite du docteur Larregain ou de son interne. Reprendre la lecture jusqu’à l’arrivée d’Eric, qui m’apporte le repas du midi, les plateaux-repas de l’hôpital étant juste un moyen fiable pour vous rendre dépressif. Reprendre ma lecture quand Eric repart, me faire enlever les perfusions et sortir d’un pas de camée en espérant n’avoir rien oublié dans la chambre. Quand le docteur Larregain est venue me souhaiter mon anniversaire, je lisais donc tranquillement.

– Bonjour, comment allez-vous?

– Eh bien… Plutôt bien ! Mais j’ai d’énormes bouffées de chaleur, qui m’empêchent de dormir.

– Ah ça ! On ne peut rien y faire ! Il faudrait vous injecter des hormones, mais vous n’y avez pas le droit.

– Mince, dommage.

– Oui… Les bouffées doivent être violentes en plus pour vous, parce que vous êtes jeune. Et sinon?

– Hmm… Sinon, ça va.

– D’accord. Rien d’autre?

Je crois que je les désespère en allant aussi bien. Mais j’ai eu beau chercher, je n’avais rien de plus à déclarer ce jour-là. Le docteur a donc quitté la chambre après avoir renouvelé mes ordonnances de Xyzall (Je vous mets volontairement le nom de ce médicament, car si vous faites des mots croisés en utilisant des noms propres, il peut vous faire gagner beaucoup !). Elle n’avait visiblement pas percuté, à la lecture de mon dossier, que je venais de souffler mes 32 bougies. Moins d’un quart d’heure après, la tête de ma Perséphone repassait par la porte :

– J’ai oublié de vous dire quelque chose d’important !

Ah, elle va me souhaiter un bon anniversaire ! D’une voix fleurie, j’ai lancé :

– Ouiiiii?

– On va devoir vous injecter de l’Herceptin. On commence aujourd’hui !

Je m’attendais à tout, sauf à ça.

– C’est quoi? Comment? Pourquoi? Combien de temps?

– J’avais complètement oublié de vous le dire ! L’Herceptin est un anticorps qui permet de diminuer fortement les risques de récidive des cancers marqués par l’oncogène c-erb2. Il faudra faire une injection toutes les trois semaines, pendant un an.

– …

– L’injection dure une demi-heure. Mais comme c’est la première fois, on fait passer le produit plus lentement : aujourd’hui, ce sera donc une heure et demi. La fois suivante, ça durera une heure, puis on passera à une demi-heure.

– …

– C’est un produit qui n’a pas vraiment d’effets secondaires, mais il peut avoir des conséquences sur le cœur. Vous allez donc devoir passer une « fève » : je vais vous faire une ordonnance. Il faudra en refaire une environ tous les trois mois. corbeau16ia

– …

– Vous avez des questions?

Non, même pas. J’ai ramassé ma mâchoire qui traînait par terre et le temps que je la remette en place, Perséphone avait quitté la pièce. J’ai donc envoyé deux sms : le premier à Eric qui devait consister en un « Fuck ! » et un à mes parents qui se résumait à « J’aurais une heure et demi de retard ! » puis j’ai repris ma lecture, contente d’avoir une réserve de romans dans ma liseuse. Vingt minutes après, j’avais une ordonnance pour un rendez-vous afin de passer une « FEV » que je serais obligée de décaler car c’était en pleine matinée et que j’aurais probablement cours à ce moment-là. Je me souviens avoir demandé à l’infirmière en quoi consistait exactement une FEV, mais la réponse n’est pas parvenue jusqu’à mon cerveau contrarié, ou du moins n’y a fait que passer.

Une heure et demie après, j’ai enfin pu ressortir à l’air libre et rejoindre mes parents en ronchonnant et marmonnant dans ma barbe – que je n’avais forcément pas puisque je n’avais quasiment plus un poil vaillant à ce moment-là. Quoique, au millimètre près, je pouvais constater que mes cheveux repoussaient. Je n’avais plus l’air d’un poussin déplumé mais plutôt d’un balai-brosse déplumé. Cela me réjouissait car j’enlevais un bon mois à la date prévue pour jeter ma perruque au feu, en offrande rituelle à n’importe quelle divinité y trouvant son compte.

molky

Un Molkÿ : attention, c’est addictif.

La suite de la semaine s’est déroulée sans encombres. Nous avons passé plusieurs heures à tester le Molkÿ, à nous promener et à profiter des différents plaisirs simples que nous offre la vie pendant les vacances. J’ai reçu mon emploi du temps pour l’année scolaire à venir et j’ai pu constater à quel point le personnel de mon établissement prenait soin de ma santé, puisque je n’ai cours que le matin : détail pratique et bienvenu pour me reposer lorsque nécessaire et pour caler les différents rendez-vous médicaux inhérents à ma maladie. Ainsi, de fil en aiguilles, et de Molkÿ en apéritifs, la rentrée est arrivée. Mes parents sont repartis dans le Grand Nord, encore beaucoup plus au nord que le nord de l’Adour, ce qui pour un Basque devient Terra Incognita. J’ai soigneusement lavé et peigné mes cheveux artificiels pendant que d’autres prenaient leur rendez-vous chez le coiffeur. J’ai astiqué les quelques sourcils qui avaient survécu et j’ai enfilé mes habits les plus seyants afin de retrouver mes collègues et échanger sur nos vacances et se raconter les derniers ragots pendant l’assemblée générale de rentrée. Nous sommes de mauvais élèves, eh oui ! Le soleil avait manifestement terminé ses vacances lui aussi, puisqu’il avait disparu.

Le jour de la rentrée officielle des élèves, il règne toujours une ambiance particulière dans le collège. L’air semble chargé d’électricité, chacun trépigne d’impatience en attendant le premier contact avec « sa » classe, « ses » élèves. Tout se joue ou presque dans ces premières heures. Nous soignons notre apparence, selon des codes vestimentaires parfois très précis : pas de rouge pour éviter de les agresser, pas de noir parce que c’est trop sombre, pas de rose parce que c’est trop joyeux, etc. Après un dernier regard dans la glace, une retouche de maquillage pour les dames, nous nous élançons dans la cour remplie de têtes blondes et brunes, toutes très bronzées au retour des vacances d’été. Les élèves aussi se sont bien préparés pour cette rentrée, même les plus grands. Ils sont habillés avec soin et exhibent fièrement leurs derniers achats vestimentaires. Ils s’embrassent, s’enlacent et partagent leurs souvenirs de vacances, trépignant, anxieux et curieux de savoir qui sera dans leur classe et qui seront leurs professeurs. Lorsqu’enfin les professeurs principaux s’avancent avec les listes de classe, le silence se fait rapidement. Quelques gloussements interrompent parfois l’appel de début d’année, mais ils sont rares. Nous montons ensuite en classe et ils s’installent en silence : ce sera bien la seule fois de l’année. Là aussi, ils ont fait un effort particulier : tout le matériel est neuf et au complet. Ils posent avec mille précautions leur trousse sur le bureau, croisent les mains et écoutent le programme de l’année. Ils sont attentifs, notent proprement ce qu’il faut noter. Aucun ne bouge, aucun ne fait tomber sa règle ou son stylo, aucun ne chuchote.  Dès que la sonnerie retentit, ils sortent dans un joyeux brouhaha pétillant : ils ont tellement de choses à se raconter, car deux mois, c’est long quand on a treize ans! Les professeurs font de même mais à l’abri des regards des élèves, dans la salle qui leur est réservée. Elle résonne de rires, d’interpellations, d’embrassades et des premières blagues de l’année. Cette légèreté ne durera pas et dès le lendemain, chacun sera dans son travail : photocopies, rangement, classement. Ce moment de grâce est unique dans l’année : la routine se met très vite en place, certes pas désagréable mais dénuée de cette magie propre aux retrouvailles.

La première semaine est passée à une vitesse folle, comme toutes les semaines de rentrée : entre les préparations de cours, les réunions diverses et variées et l’apprentissage du fonctionnement de la nouvelle photocopieuse, je n’ai pas vu le temps filer. Quand le week-end est arrivé, j’étais exténuée, déjà. Les bouffées de chaleur ne passaient pas et avaient même tendance à s’accentuer, m’empêchant même de dormir convenablement : je tournais-virais toute la nuit, alternant les périodes de trop chaud et les périodes de trop froid. Je commençais aussi à sentir les effets secondaires du Taxol : des courbatures dans les jambes, des fourmillements aux extrémités. Loin d’être douloureux, ces fourmillements sont devenus, à la longue, pénibles. Mais je me raccrochais à l’idée que j’avais bientôt terminé mes séances de chimiothérapie. Mon planning prévisionnel, fourni par le médecin, me donnait rendez-vous jusqu’au 18 septembre. Inutile de dire à quel point j’avais hâte d’en avoir fini et de pouvoir enfin reprendre des forces en purgeant mon organisme des multiples produits qu’il était forcé d’ingérer. Les chimios de début septembre ont eu lieu sans événement notable : je signalais scrupuleusement mes soucis bénins à l’interne du docteur Larregain, mais elle ne pouvait rien y faire. J’ai tout de même obtenu un léger somnifère dans l’espoir de faire des nuits correctes car le sommeil me manquait cruellement. Au quotidien, je cumulais les pertes de mémoire, les oublis : de légers troubles agaçants plus qu’autre chose.

Comme je l’avais prévu, la FEV que m’avait prescrite le docteur Larregain était prévue sur mes heures de cours. Conscience professionnelle oblige, j’ai donc appelé l’hôpital pour décaler le rendez-vous. Moment épique car ni moi, ni la secrétaire que j’avais au téléphone ne savions ce qu’était une FEV et donc quel service cela concernait au juste. La secrétaire a fini par me passer le service de la radiologie qui était déjà bien plus au courant. C’est avec plaisir que j’ai appris que j’allais retourner dans le service de médecine nucléaire. En effet, la FEV (acronyme de : « fraction d’éjection ventriculaire », je ne vous dis pas tous les jeux de mots douteux qui me sont venus à l’esprit) est un examen qui consiste à examiner le ventricule gauche du cœur au moyen d’une substance radio-active qui sert de traceur. Celui-ci s’est passé en toute simplicité un vendredi après-midi et malheureusement, je ne brille toujours pas dans le noir et aucune mutation génétique étrange ne s’est manifestée par la suite. J’aurais pourtant adoré devenir un Spiderman ou un Captain America au féminin.

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Contrairement aux apparences, ceci peut aussi être une jambe.

La deuxième semaine de cours passée, j’étais plus qu’exténuée : probablement que j’abusais aussi des sorties et repas entre amis et collègues, mais même en me couchant tôt, je ne parvenais pas à me réveiller en forme. Il était décidément plus que temps que les chimios s’arrêtent, ce d’autant que les fourmillements s’intensifiaient et que je commençais à faire de la rétention d’eau : après le bras-baudruche, les jambes-baudruche. Je ne manquais pas de signaler tout cela à l’interne du docteur Larregain le mercredi 18 septembre, en soulignant le fait qu’étant donné que j’arrêtais les séances, cela se calmerait probablement rapidement.

– Ah mais non, vous n’arrêtez pas !

– Gni?

– Il vous reste encore deux séances !

– Deux séances? Mais comment ça?

– Et bien, c’est comme ça : il vous reste deux séances.

– …

Voilà, voilà… Mauvais calculs, mauvaise communication, mauvais planning. Je suis tombée de haut. Encore deux séances à supporter, deux semaines à gonfler, à fourmiller et à chauffer comme une cocotte-minute. Je n’en pouvais plus. C’était les quinze jours de trop. J’ai fulminé, j’ai râlé, mais évidemment, cela n’y a rien changé. Je rempilais pour deux semaines supplémentaires de piqûres, de médicaments et d’homéopathie à l’efficacité douteuse. Et j’étais complètement crevée. Le soir-même, j’avais rendez-vous avec le docteur Carré pour parler de l’intervention chirurgicale. Nous étions bien embêtées toutes les deux par la survenue impromptue de ces deux séances supplémentaires. Le docteur Carré va bientôt quitter l’hôpital pour découvrir de nouveaux horizons dans un autre établissement. Ce changement doit avoir lieu à la mi-octobre : j’étais donc dans les derniers patients qu’elle traiterait à l’hôpital. Mais avec ce changement, cela décalait tout, la date de l’intervention mais aussi son lieu. Quinze minutes de ronchonnements plus tard, nous avons convenu qu’elle me rappellerait dès qu’elle disposerait de son nouveau planning. La bonne nouvelle, et pas des moindres, était que ma tumeur avait disparu complètement à la palpation. L’échographie de contrôle demeurait nécessaire, mais il était désormais certain et confirmé que je conserverais mon sein et qu’elle se contenterait d’enlever la zone incriminée. Une question existentielle s’est alors posée : allais-je avoir un trou dans le sein, et passer d’un bonnet A à un bonnet A négatif? La réponse est non ! La magie des chirurgiens est telle que là où ils creusent, ils rebouchent. Pleinement rassurée quant à l’avenir de ma poitrine et pleinement contrariée par ce surplus de temps à passer sous perfusion, je suis rentrée dormir. C’est devenu un objectif essentiel de mes journées en l’espace de ces deux semaines.

NB de dernière minute : suite à de nombreux rebondissements que je vous raconterai dans une partie 12, mon opération est finalement prévue pour le 18 octobre. Banzaï.

  1. CASTANET Luis dit :

    Définitivement fan, mi pequeñita guapita !

  2. alexis dit :

    j’aurais une pensée pour toi le 18 😉

  3. alexis dit :

    « j’aurai » …. sans faute c’est encore mieux! 😀

  4. alexis dit :

    une pensée pleine d’ondes positives pour demain!

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