Je suis malade – partie 10 : D’un bout à l’autre des Pyrénées.

Deux semaines après la rentrée, je suis exténuée, je dois bien l’avouer. Mais grâce à mon emploi du temps mitonné aux petits oignons – merci à ceux qui s’en sont occupé – je n’ai cours que le matin. Les après-midi libérées me permettent de me reposer ou de caler mes rendez-vous médicaux, qui sont nombreux. J’en profite aussi pour écrire, poursuivre cette chronique, mais aussi me lancer dans d’autres écrits : ainsi, une nouvelle catégorie a vu le jour sur ce blog. Vous trouverez dans « Les Historiettes » de courts récits sur des sujets ou d’autres, dans un style ou dans un autre, au gré de mes envies. Si vous aimez, si vous n’aimez pas… n’hésitez pas à le dire, toute critique est la bienvenue. J’ai aujourd’hui la tête remplie de mots, de phrases, d’idées qui germent. C’est un peu grâce à vous ♥

Il faut se rendre à l’évidence : en réalité, je n’en ai pas encore fini avec cette chronique, ni donc avec mon cancer. Rien de grave, je vous rassure. Les nouvelles sont bonnes, mais il me reste encore deux semaines de chimiothérapie, contrairement à ce que je pensais et avais compris. Pourquoi ces deux séances en plus? Mystère. Après avoir pesté, râlé, tapé du pied et m’être roulée en boule dans un coin de la chambre de l’hôpital de jour, il a bien fallu que je me fasse une raison. J’ai donc laissé foie gras et muscat dans le frigo : ce n’est que partie remise. Mais « grumbl » quand même. C’est-à-dire que l’idée réjouissante d’arrêter piqûres et médicaments a une odeur savoureuse qui m’attire beaucoup et que je me sens comme Tantale devant son arbre : frustrée.

En attendant le hurlement de joie qui accompagnera mon départ de l’hôpital dans deux semaines, il est temps pour moi de vous ouvrir la porte d’un moment sacré parmi tant d’autres : les fêtes de Bayonne.

Dès le premier jour, le mercredi, la faune des fêtes s’épanouissait en plein soleil à une vitesse prodigieuse. Alors que je trouvais la chaleur accablante et que je ne rêvais que d’une sieste à l’ombre, il me fallait avant tout trouver Henri : j’avais un tee-shirt à lui remettre, celui qui est estampillé du logo que vous avez vu dans la partie précédente. J’ai bien trouvé Henri, au milieu du concours de l’omelette au piment. Il tenait un verre de vin à la main et il avait l’air très heureux : le sourire du type qui n’en est pas à son premier verre de vin et qui se sent bien. Je lui ai remis le tee-shirt, qui allait remplacer sous peu sa belle chemise blanche. Suite à quoi, j’ai fait ce que je fais toujours le premier jour des Fêtes : les courses. Habituellement, nous les faisons en Espagne pour des raisons que tout frontalier comprendra aisément, mais exceptionnellement, comme nous avions beaucoup à faire, nous avons préféré rester en France.

Le caddie moyen de nos courses festives comporte : du whisky, du coca (association logique), de la vodka, du jus de pommes (même remarque), des bières, de la charcuterie en tout genre, des gâteaux apéritifs en tout genre, du fromage en tout genre et en hommage à Perrine : deux barquettes de tomates-cerises. Nous avons banni la salade car elle peut tuer des gens allergiques, méfions-nous. Nous avons ensuite emmené tout cela chez Seb, en même temps que nos sacs de couchage, duvets, oreillers et stocks de tee-shirts blancs pour cinq jours. Sur place, se trouvaient déjà le caddie des Fêtes et les sacs de couchage, duvets, oreillers et tee-shirts blancs pour cinq jours d’environ quatre autres personnes – peut-être cinq, il me semble avoir vu certains soirs, à l’étage, une sorte de campement avec un être humain à l’intérieur. Autant dire que l’appartement de Seb était bien rempli, de même que son frigo et son bar.

Le premier soir des Fêtes se déroule généralement de la façon suivante : nous nous retrouvons tous aux environs de 19h. Tous signifie que nous sommes une dizaine plus ou moins, en fonction des années. Vers 22h30, alors que l’ambiance commence à battre son plein, soutenue par un peu de musique, beaucoup de jeux de mots foireux et de grands éclats de rire, nous nous dirigeons vers la place de la mairie pour assister au traditionnel lancer des clés de la ville. Cette année, alors que nous étions en pleine conversation animée, probablement un sujet hautement important, nous avons été interrompus par les éclats bruyants d’un feu d’artifice. Un feu d’artifice? Comment se fait-ce? Et bien, oui : nous avons manqué l’ouverture ! Petit détail de peu d’importance en soi, mais qui donne le ton de ces fêtes de Bayonne : où tu iras, en retard tu seras. Il faut dire que donner rendez-vous à quelqu’un en cette période animée est un défi. Les téléphones ne captent pas, ou de façon sporadique : il faut préférer le sms, mais celui-ci peut arriver avec beaucoup de retard. Les horaires fixés sont difficiles à respecter car, sur la route, il est fréquent de : soit rencontrer des amis sur la route, et de se faire offrir un verre ; soit de rencontrer des inconnus, et de se faire offrir un verre ; soit se retrouver coincé dans un embouteillage humain, et donc de boire un verre pour passer le temps. Quoi qu’il en soit, vous ne prendrez pas la voiture pour rentrer : à 15h, vous êtes déjà positif.

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« Rendez-vous devant la mairie pour l’ouverture ! »

J’ai entamé les Fêtes de Bayonne avec une certaine réserve : peur d’avoir des malaises, peur d’être fatiguée, peur de me balader avec mon crâne rasé. Mais je n’avais pas l’intention de me laisser abattre pour autant et je me suis fixée le même principe que pour aller travailler : tant que tu peux, tu fais. J’ai donc fait la fête pendant cinq jours : bonne moyenne, qui ne fait pas honte aux années précédentes. En revanche, toute à ma joie d’être finalement en forme, cela doublé de mon amour accru pour la vie et ses plaisirs, triplé par les apéritifs successifs, j’étais euphorique. Même plus qu’euphorique : j’étais heureuse, j’étais un golem de bisous et de câlins. Tellement que cela a fait dire à Anna, une amie venue de Belgique, que je n’étais certainement pas hétéro à 100%. Anna : navrée de te l’avouer mais, si, quand même.

Je ne vais pas rentrer dans le détail de ces cinq jours, car cela n’a que peu d’intérêt vu de l’extérieur, mais en revanche, je dois vous évoquer les tribulations de mon crâne rasé dans Bayonne. Il m’a permis de faire bien des rencontres amusantes. Dans les premiers moments des fêtes, j’avais enturbanné savamment ma tête dans un foulard blanc, afin de cacher au monde ma tête de poussin à peine né. Mais il faisait une chaleur telle qu’il devenait difficile à supporter. Grâce aux encouragements des amis, j’ai donc laissé le foulard attaché à ma taille, afin de respirer un peu. J’ai ainsi croisé des regards surpris, interrogateurs, amusés, sceptiques. Mais j’ai aussi rencontré Jean-Claude et Georges, sur les murailles de la peña Tipi-Tapa, alors qu’Amandine voulait me prendre en photo et que je refusais, complexée par mon affreuse tête de piaf. Jean-Claude et Georges sirotaient leur sangria à mes côtés, lorsqu’ils ont aperçu de la scène qui se déroulait sur leur droite. Jean-Claude, ou peut-être était-ce Georges, m’a alors passé le bras autour de l’épaule et m’a dit :

– Mais non ! Vous êtes ravissante Mademoiselle ! Laissez-la prendre une photo !

Et son ami de renchérir :

– Bien sûr, vous êtes belle ! Allez, asseyez-vous entre nous, on va la prendre ensemble cette photo !

Et me voilà entre les deux compères moustachus, souriant de toutes leurs dents. Georges, ou bien Jean-Claude, m’a confié juste après que lui aussi, était passé par là. Que c’était une fichue merde, mais que j’allais m’en sortir et que j’étais vraiment toute mignonne. Ils m’ont souhaité plein de gentilles choses, et chacun a claqué un énorme bisou sur ma joue, avec leur moustache chatouilleuse.

Le lendemain, ou plus tard, j’ai rencontré Marc. J’attendais un ami pour en rejoindre d’autres, toute l’histoire des rendez-vous aux Fêtes. J’étais seule un peu à l’écart de la foule, pour être bien visible, quand un homme s’est approché : une quarantaine, encore un peu tout ivre de la veille ou déjà tout ivre du repas de midi. Il s’est présenté, il m’a proposé de boire un verre. J’ai finalement accepté, après hésitation. Nous voilà à papoter, verre à la main : il a parlé de son divorce, de son chagrin, des difficultés de la vie. J’ai parlé de mon cancer, de mes cheveux perdus et des difficultés de la vie. Il m’a alors dit :

– Je m’en doutais, pour ton cancer. C’est pour ça que je voulais t’offrir un verre. Je peux te faire un bisou?

Allez, va pour le bisou. Il m’a serré dans ses bras, il ne sentait pas le déodorant Axe, mais c’était gentil. Il m’a souhaité tout plein de gentilles choses et il est reparti avec ses amis, alors que le mien arrivait.

J’ai aussi rencontré Julie, ce jour-là, de façon complètement improbable. J’avais laissé quelques instants le groupe de la banda avec lequel je faisais la fête pour trouver des toilettes. Sur le chemin du retour, je papotais avec Fifi qui m’avait accompagnée, quand je me suis sentie harponnée par des mains inconnues. Je n’ai pas eu le temps d’ouvrir la bouche que j’étais face à une jeune femme, rasée à la G.I,. Elle avait peut-être une vingtaine d’années et son sourire éclairait la ruelle sombre dans laquelle nous étions. Un peu plus loin, une autre jeune femme a haussé un peu les épaules pour s’excuser :

– Elle t’a vue passer, nous n’avons pas pu l’empêcher de te courir après !

Nous? Ah oui, une dizaine de jeunes un peu plus loin attendait sagement. Elle, c’était Julie : mannequin amateur. Elle s’était rasé le crâne volontairement pour soutenir la cause des femmes atteintes d’un cancer et avait fait un shoot de photos comme ça. Elle était la seule de son agence à avoir franchi le pas et elle voulait prendre une photo avec moi. Elle babillait comme une enfant à Noël, sa bonne humeur était contagieuse. Elle me trouvait belle, courageuse, formidable, géniale… Elle m’a pris dans ses bras et nous avons souri pour la photo. Elles m’ont toutes les deux souhaité plein de gentilles choses avant de repartir s’amuser dans la foule des anonymes.

Voilà l’ébauche de quelques rencontres, quelques instantanées des Fêtes, qui m’ont fait chaud au cœur, comme cette journée passer à animer les rues avec la banda, à jouer et à danser, à faire jouer et faire danser les gens autour de nous : créer de la joie, créer de la bonne humeur, faire naître des sourires puis les distribuer autour de soi, les partager encore et encore jusqu’à n’en plus pouvoir et se dire qu’il est temps de rentrer dormir, déjà 4h…

Et même là, alors que l’on essaie de s’endormir, croiser l’imprévu, sous la forme d’une fillette de 17 ans qui pleure et se mouche dans un bob Cochonou. Ce sont les copains qui l’ont ramenée, la demoiselle. Alors que nous nous endormions, ils sont rentrés avec elle.

– Mais c’est qui?

– On sait pas. Elle est perdue, ses potes sont partis sans elle et elle sait pas où ils crèchent.

– Comment ça, elle sait pas?

J’ai regardé la demoiselle en larmes.

– Comment ça, tu sais pas?

Elle a pleuré de plus belle, tordant le bob à carreaux blancs et rouges dans ses mains. Ce n’était pas gagné.

– Elle n’est pas d’ici, elle vient d’un bled à côté de Toulouse. C’est la première fois qu’elle sort de chez elle. Comme on savait pas quoi en faire, on l’a ramenée ici. Bon, nous, on va se coucher, hein.

Ils ont filé vers leurs duvets respectifs et nous ont laissé la jeune fille. Je me suis extirpée tant bien que mal de mon sac de couchage pour la prendre dans mes bras. Elle a fait une drôle de tête en me voyant : ah oui, les cheveux. A force de questions, on a fini par cerner à peu près où ses amis dormaient : ce n’était pas la porte à côté. Heureusement, François l’a raccompagnée chez elle. Il est revenu environ une heure après.

– Et heureusement qu’on a demandé aux flics ! Parce que sinon, on partait à l’opposé de là où elle devait aller.

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Peut aussi servir de mouchoir.

Heureusement aussi que la demoiselle est tombée sur nous, surtout. Sinon, elle n’était pas prête de rentrer dormir. Le lendemain, le bob Cochonou était toujours là, dans l’entrée. Noir de crasse, roulé en boule gluante.

– Tiens, elle a oublié son bob.

– C’est le mieeeen ! a glapi une voix d’outre-tombe venue du salon.

Un bob à laver, donc.

Quand les Fêtes se sont terminées, nous sommes retournés à nos vies respectives, chacun chez soi. J’avais ma chimio dès le lundi matin, 9h. J’avais encore des sourires plein la tête et je planais plus que je ne marchais dans le hall de gare, fière d’avoir tenu mes cinq jours de fêtes, comme j’avais été fière d’avoir tenu mes deux mois de cours. Je me suis glissée dans ma chambre de l’hôpital de jour comme on glisse dans une vieille pantoufle : je devenais une habituée. Je me suis endormie, bien-heureuse, à peine perfusée. L’infirmière a mis ça sur le compte de la prémédication, qui contenait un produit anti-allergique, je n’ai pas osé la contredire. Ce jour-là, je n’ai pas vu le docteur Larregain : c’était son assistante qui avait pris le relais. Le docteur Favres est une jolie petite brune, avec une voix toute douce, qui s’est sentie bien gênée de ne pas rester plus longtemps avec moi quand elle m’a rendu visite. Elle n’y pouvait rien, la pauvre. Je n’avais pas de raison de la retenir, puisque j’allais bien – pour une cancéreuse. Nous avons calé les séances de Taxol suivantes, à raison d’une par semaine jusque mi-septembre. Elle m’a prescrit un nouveau médicament qui m’éviterait le produit soporifique de la prémédication et m’a libérée. Cela allait devenir une routine, et l’est encore aujourd’hui.

Le lendemain, j’avais un rendez-vous que j’attendais avec impatience : la dermopigmentation, ou troisième tatouage. J’avais précautionneusement étalé sur mes sourcils une crème anesthésiante et j’avais recouvert le tout de film plastique. J’avais l’air bien ridicule avec cette sorte de bandeau blanc plastifié au-dessus des yeux mais tant pis : j’allais avoir de nouveau des sourcils. En-dehors du fait que je n’étais pas sur le bon lieu de rendez-vous à l’heure convenue, ce fut très rapide. J’attendais l’esthéticienne dans le cabinet où elle avait l’habitude de travailler, elle m’attendait à la maison de la Ligue. Nous avons tout de même fini par nous retrouver et j’ai découvert par la même occasion la maison de la Ligue à Bayonne. C’est un vaste appartement qui s’ouvre sur une salle d’attente sympathique, avec de vrais sièges confortables, une bibliothèque et un petit bureau dans un coin pour l’accueil des personnes. Cela mérite bien la qualification de maison, car finalement, la salle d’attente ressemble davantage à un salon. J’ai feuilleté quelques revues qui se trouvaient dans les étagères : beaucoup de documentation, évidemment, mais aussi quelques romans, bandes-dessinées, écrites par des malades, des proches de malades, qui témoignent. Comme je le fais sur ce blog, finalement. Christine, l’esthéticienne, est venue me chercher et nous nous sommes installées dans un petit cabinet. Elle m’a expliqué la technique de la dermo-pigmentation en préparant son matériel : c’est donc réellement un tatouage. Ce qui change, c’est l’encre. Dans le cas du tatouage, elle est permanente. Pour la dermopigmentation, elle est à base de pigments naturels qui s’estompent au fil du temps. Malgré la crème anesthésiante, les sourcils sont une zone sensible (Mesdames, si vous testez l’épilation à la cire à cet endroit-là, vous savez !). J’ai versé beaucoup de larmes durant la séance, qui n’a pourtant duré qu’à peine une demi-heure. Mais le résultat… bluffant ! J’avais retrouvé ma tête habituelle pendant ce petit laps de temps ! J’avais de nouveau des sourcils, noirs et épais. Je n’aurais jamais cru être un jour aussi contente de me ressembler enfin dans le miroir.

Je suis sortie ravie de la maison de la Ligue, le numéro d’un ostéopathe dans la poche et l’impression qu’Eric pourrait presque s’amuser à me ranger les sourcils du bout des doigts, comme il le faisait avant. Presque. La chaleur était toujours à son comble en ce début du mois d’août et ma fatigue ne s’était pas arrangée avec la parenthèse des Fêtes de Bayonne. Je dormais donc beaucoup pendant la journée pour mieux revivre le soir et les week-ends. Le premier dimanche d’août, sous un soleil de plomb, nous avons animé avec la banda les Fêtes d’Espelette. Oui, encore des fêtes ! On en trouve tous les week-ends dès que beaux jours arrivent : chaque ville, chaque village, chaque bourgade a ses fêtes. Les plus motivés des festayres se lancent même parfois le défi de toutes les faire – et pour les plus crades, de toutes les faire avec le même tee-shirt, mais je ne suis pas sûre que ce soit recommandé. C’est ce jour-là qu’Eric a finalement cédé : armé d’un tambourin qu’il avait déjà bien usé la veille, il a accompagné la banda avec un enthousiasme remarquable et remarqué, se questionnant quant à son avenir de musicien : percussions, ou trompette? Trompette, ou percussions? Une chose était sûre : la banda comptait un nouveau membre.

Le jour suivant était un jour heureux, non dans ma vie, mais dans celle d’Eric : le jour des vacances ! Nous autres, professeurs, nous vivons les vacances comme une routine bien rodée. Les gens normaux, comprendre par là les personnes saines d’esprit qui ont décidé de quitter l’école un jour, sont davantage surpris quand leurs vacances arrivent, comme s’ils ne s’y attendaient pas. D’ailleurs, ils ne le réalisent pas vraiment : ils ont du mal à passer du costume au bermuda, des chaussures aux tongs. Mais lorsqu’ils sont en vacances, contrairement à nous autres, les enseignants, ils sont en vacances pour de vrai – enfin, pour peu qu’ils laissent leur téléphone éteint. Eric était donc en vacances et rêvait de grasses matinées – si le chat nous laissait dormir jusqu’à 9h, de plage – si le soleil ne nous cramait pas trop vite, d’heures passées à ne rien faire –  à part le ménage, la vaisselle, le linge et nettoyer le balcon, et de dépaysement – à condition de pouvoir partir avec sa petite cancéreuse astreinte à ses chimios une fois par semaine. Après une lutte de haut vol remportée contre le docteur Larregain (« Ces jeunes, vous leur donnez la main, ils vous mangent le bras ! »), j’ai réussi à obtenir une semaine complète sans chimio. Nous allions pouvoir partir là où les Pyrénées ne sont plus Atlantiques mais Méditerranéennes et donc satisfaire tous les désirs de ma moitié. Le chat fut confié aux bons soins de notre voisine et nous avons filé vers l’est, le nez au vent, en chantant l’Encantada de Nadau en boucle dans la voiture – Oui, appartenir à une banda laisse des traces indélébiles.

En cours de route, nous avons fait une halte au sud de Lourdes, dans un endroit magique : la Bergerie. La Bergerie est, comme son nom l’indique, une bergerie qui appartient à la famille d’un ami : Chouse, François de son vrai prénom; l’homme qui a raccompagné la jeune fille au bob Cochonou. Chouse aime la vie, aime la nature, aime ses amis : alors il réunit les trois à la Bergerie, une fois par an. C’est une vieille maison retapée à l’ancienne, à laquelle on monte à pieds. Les voitures restent garée sur le bord d’un chemin que les GPS ne connaissent pas. Là-bas, pas d’électricité, pas de gaz, pas de confort, juste l’eau courante : le torrent détourné qui se déverse dans une ancienne mangeoire, qui sert aussi de frigo. On dort sur des palettes de bois recouvertes de vieux matelas qui sentent la poussière. On cuisine au feu de bois, on se lave à l’eau froide ou à la douche solaire, on fait pipi face à la montagne, on se souvient des années de scoutisme. Parfois, on va jusqu’au village, pour se ravitailler : on n’achète que des produits locaux, du léger évidemment : saucisses, viandes et charcuteries trouvent facilement leur place sur la table. On boit local aussi : des coucougnettes, de la turlutte, de la galipette… On joue au Mölky,au Perudo ou au Loup-Garou jusqu’à pas d’heure. On s’installe sur des bancs maison, on refait le monde, on lève le nez vers le ciel et on compte les étoiles, qui sont tellement plus belles en montagne. Et surtout, on est entre copains, et ça, c’est vraiment chouette. Quand vient l’heure de partir, on laisse un petit mot dans le livre d’or, on promet qu’on reviendra l’année suivante, et on revient, évidemment. Ce serait tellement dommage de manquer ça…

Bergerie

Après cette bulle d’air, nous avons fait route vers l’endroit où les Pyrénées ne sont plus Atlantiques, mais Méditerranéennes. Perrine nous a rejoints pour quelques jours à passer sous le soleil du Languedoc. Le lundi matin, j’ai ouvert les yeux dans une autre chambre, une chambre sentant l’air marin. Des odeurs de pins et de romarin caressaient mes narines, un vent frais soulevait un peu le drap. Je me suis levée pour écarter les volets et contempler un ciel d’un bleu sans nuage, une terre ocre et sèche dans laquelle se perdaient quelques plantes cherchant en vain l’humidité, des figuiers immenses et quelques conifères nonchalants. Au loin, j’entendais les cloches de bateaux et j’apercevais le vieux village, ses maisons aux ardoises orangées et sa tour Barberousse, fière et droite, découpant sa silhouette dans l’azur du ciel. Les cigales chantaient, les oiseaux gazouillaient…

– Augusta ! Tu as pensé au journal ?

Et mon grand-père voulait son journal. J’adore aller chez mes grands-parents. Leur maison est un peu celle de mon enfance, car j’y passais la moitié des étés. Chaque recoin m’est connu, je peux m’y déplacer les yeux fermés. Mes grands-parents paternels sont de grands enfants : ils se chamaillent, ils se bécotent, ils se promènent main dans la main et leurs yeux pétillent sans cesse. Je suis descendue à la cuisine où ma grand-mère s’affairait déjà :

– Je t’ai préparé des encornets farcis ! Je sais que tu les aimes !

J’ai déposé un bisou sur sa joue un peu ridée, aux anges. J’ai préparé mon thé pour rejoindre Eric qui se prélassait déjà sur la terrasse, son café fumant devant lui. Perrine était aussi là, sur le qui-vive, presque trop inquiète à l’idée de laisser son équipe d’animatrices Aveda seule à Paris. Mon grand-père avait trouvé son journal et se préparait à le lire dans son fauteuil. A la vue de cette scène, je savais que j’étais vraiment en vacances. Lorsque mon petit cousin Florian est arrivé, nous avons fêté les 18 ans de ma grand-mère : ses yeux souriaient alors qu’elle déballait ses cadeaux, émue. Chaque moment, chaque petit détail aussi simple fût-il, me semblait lumineux, teinté d’irréalité, onirique. C’était donc cela, profiter de la vie?

Gruissan

Les deux jours à Gruissan ont été très reposants : entre plage et promenade au port, marché, repas mitonnés par la grand-mère, bons jeux de mots du grand-père. Nous y serions restés bien volontiers davantage, mais nous n’avions qu’une petite semaine pour tout faire et, après la Bergerie, elle était déjà bien entamée.

Après avoir ramené Perrine à la gare, nous avons pris la route de Nîmes pour passer la journée avec mes grands-parents maternels. Eux sont beaucoup moins en forme que ceux que nous venions de quitter. Cela fait maintenant plusieurs années que ma grand-mère est atteinte de la maladie de Crohn, maladie avec laquelle elle peut vivre mais qu’elle n’a jamais vraiment accepté. Cela lui complique énormément la vie, mais surtout, le temps passant, cela l’a probablement rendue plus aigrie, plus renfermée. Petit à petit, mon grand-père et elle se sont coupés du monde extérieur, pour en arriver à ne recevoir que les membres de la famille et quelques extérieurs qui leur sont imposés comme les infirmières. Ma grand-mère est donc, depuis plusieurs années, malade. Et elle n’oublie pas de nous le faire savoir de façon récurrente et insistante. A cela s’ajoute la vieillesse qui les frappe de plein fouet : la vraie vieillesse, celle qui vous fait régresser, qui vous fait mélanger les années, les mois et les semaines, celle qui vous fait confondre vos enfants avec vos neveux, celle qui vous  fait faire des caprices comme un gosse de trois ans. Avant de venir déranger le quotidien bien réglé de mes grands-parents, nous avons fait une halte aux Halles de Nîmes afin de leur apporter le repas de midi et ainsi éviter de les « dévarier » comme dirait ma grand-mère. Nous avons bien fait, car à l’en croire justement, elle ne savait pas que nous venions. Sauf que ma mère lui en avait déjà parlé au moins dix fois. Heureusement, ils étaient contents de nous voir. La grand-mère, malgré sa bobologie certes très ennuyeuse mais peu inquiétante au demeurant, trottait dans toute la maison avec son déambulateur et sa canne, papotant de tout et de rien, évoquant le bon vieux temps où elle me gardait tout l’été, où la piscine miroitait au soleil, où les cris des enfants résonnait dans son beau jardin plein de fruits gorgés de sucre. Mon grand-père… mon grand-père c’est autre chose. Du patriarche familial vif et brillant qu’il était, il ne restait qu’un regard bleu acier, perçant dans un visage émacié qu’il ne rase plus, installé dans un fauteuil à voir une télé qu’il ne regardait pas.

– Qui est-ce, Jacquie? C’est Charlotte qui vient nous voir?

– Non, Pépé, c’est moi, c’est Emilie.

La lueur bleue de son regard s’est éclairée, un sourire probablement, que l’on apercevait à peine. Pendant le repas, taciturne, calme, il se contentait d’écouter ma grand-mère babiller, la reprenant parfois lorsqu’elle énonçait un fait absurde ou erroné. A l’heure de la sieste, je suis restée un peu avec lui, pour discuter, pour profiter. Il m’a raconté sa jeunesse, les parachutistes, le port de Bordeaux et ma grand-mère en jeune fiancée agitant un mouchoir blanc comme sa robe.

– Mais comment te sens-tu, tu es fatigué?

– Non, je ne le suis pas. Je me sens bien.

– Tu ne t’ennuies pas trop, à rester ici, sans rien faire?

– Non. Je pense.

Sa main a dessiné des vagues aux contours incertains dans les airs. Il a poursuivi.

– Je réfléchis, je me souviens. Tu sais, ma fille, je suis en fin de vie.

J’ai opiné, triste, observant son regard qui englobait le jardin laissé à l’abandon, la piscine dont l’eau verdâtre stagnait. Peut-être les voyait-il comme ils étaient avant, lui. J’ai soudain compris pourquoi il ne souhaitait pas quitter ces lieux pour se rapprocher de mes oncles. Il voulait finir ses jours ici, dans cette maison qu’il avait construite pour nous, pour que nous y vinssions, pour que nous pussions en profiter. Et maintenant qu’il s’éteignait lentement, il devait percevoir dans chaque coin l’un d’entre nous qui souriait, qui s’amusait, comme nous l’avions fait pendant des années. Car cette maison aussi, j’en connaissais le moindre recoin pour y avoir passé tant d’étés dans mon enfance. Elle n’était plus que l’ombre d’elle-même, elle sentait le renfermé, la maladie, la vieillesse. Elle aussi était à peine animée d’une étincelle de vie résistant encore au temps qui passe. Nous avons contemplé en silence ce temps qui passe, j’ai serré brièvement sa main. Ma grand-mère est revenue de sa sieste pour reprendre ses bavardages qui la raccrochent au monde. Installée sur le canapé, je lui ai montré des photos de moi, d’Eric, de Perrine, du chalet dans lequel elle n’a plus mis les pieds depuis au moins dix ans. Discussion décousue ponctuée de soupirs mélancoliques, de sourires nostalgiques. « Tu te rappelles, Emilie, quand tu étais petite et que je venais te cherchais à l’aéroport? Tu te rappelles, Emilie, quand tu étais petite, je te gardais tout l’été? Ah ! J’étais en forme alors… Maintenant, ce n’est plus pareil. Je suis malade. » Bien sûr que je me rappelle, bien sûr. Moi aussi, tu sais, je suis malade. Mais ce n’est pas grave que je sois malade, ce qui est important, c’est de te voir sourire, là, maintenant. Ce qui est important c’est que je sois avec toi maintenant, même si mon cœur saigne de te voir ainsi, de vous voir ainsi tous les deux.

Lorsque nous sommes finalement partis, mon grand-père nous a raccompagnés à l’entrée. Derrière le portillon, il m’a regardée m’éloigner, ses yeux d’acier rivés aux miens, immobile, silencieux. Tellement d’émotions sont passées dans ce regard d’au revoir, d’adieu, que j’aurais voulu revenir en courant vers lui pour le serrer contre moi et lui dire combien je l’aime. Mais la voiture roulait, m’emmenait au loin, et seules mes larmes criaient cet amour silencieux.

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Ganyade

La route nous a mené jusqu’au chalet familial qui appartient désormais à mon oncle Michel puisque mes grands-parents, qui l’avaient fait construire dans les années 70, n’y montent plus. L’air de la montagne m’a fait, comme à chaque fois, le plus grand bien. Pousser la porte du chalet, c’est ouvrir la porte de quarante années de chaleur et d’amour familial. Ce jour-là, c’était l’effervescence là-haut : mon oncle Michel était venu avec sa compagne, Janine, sa fille Marie, et ses deux petits-fils, Carlis et Niks, deux adorables pin’s blonds avec de grands yeux bleus – les dignes descendants de mon grand-père, malgré le fait qu’ils fussent, tous les deux, nés à Riga. Souvenez-vous : nous avions prévu de tous nous retrouver pour le 15 août. C’était chose faite : nous étions le 14, nous venions d’arriver. Un sms de ma mère avait fait retentir mon téléphone dans la voiture une demi heure avant : « On est à Axat ! Mets le rosé au frais ! ». Mon oncle Jean-Pierre était déjà sur place, dans le beau chalet à jamais habité par l’âme sereine de Christine, et ma cousine Charlotte et son ami, Sébastien, avaient pris la route à la sortie du travail. Il ne faut pas que j’oublie non plus de mentionner les trois chiens présents eux aussi : Thalie et Napo, les pouyous, et Cali, mon « petit frère ». Il ne manquerait que mon cousin Davis et son ami, Pierre, car ceux-ci étaient, comme à leur habitude de vadrouilleurs hors-paire, sur les chemins du monde. Le soir-même, nous nous sommes retrouvés avec tout ce petit monde autour de la table familiale, et nous avons rempli le chalet de vie et de rires. Le 15 août, nous avons pique-niqué tous ensemble à Ganyade : le beau temps était au rendez-vous, et la journée a été des plus agréables. Il ne s’est sans doute pas passé une minute sans que nous pensions aux absents qui nous manquaient à tous cruellement, mais nous étions simplement heureux d’être ensemble, d’évoquer les événements à venir, signes irréfutables que la vie continue, malgré tout. Christine nous observait probablement de là-haut, et j’espère qu’elle est heureuse de nous avoir vus ce jour-là profiter de la vie et oublier les embûches qu’elle sème parfois sur notre route.

Le lendemain, Michel nous a préparé la sacro-sainte paella. Moment magique et amusant, mais aussi de chamailleries entre les deux frères, sous le regard amusé du reste de la famille.

– Tu n’as pas mis le riz?

– Non, je le mettrai après.

– Tu es sûr? Si j’étais à ta place, je mettrais le riz maintenant.

– Mais tu n’es pas à ma place. Je mettrai le riz après.

– Vraiment? Il n’aura pas le temps de cuire. Et les gambas, tu ne les fais pas cuire à part ?

– Non. Je mettrai les gambas après.

– Je ne veux pas remettre en cause tes talents de cuisinier mais tu devrais…

– Nan. C’est ma paella, je mettrais les riz et les gambas après.

– Regarde ! ton eau bout. Tu devrais mettre le riz.

– ….

Une petite voix s’immisce alors dans la conversation :

– Et le chorizo…? Moi, je le mets en premier parce que ça donne du goût au reste…

La petite sœur, ma mère, mettait son grain de sel dans la recette.

Ce petit manège a duré durant une bonne partie de la cuisson de la paella, qui fut excellente, comme à chaque fois.

vvv

Miam, non?

– Oui mais elle aurait été meilleure si tu avais mis le riz avant.

Après ce repas gargantuesque, Eric et moi avons repris la route pour rentrer à Bayonne, car ma semaine de liberté touchait à sa fin le lendemain : j’avais rendez-vous pour ma séance de chimiothérapie. Nous avions bien profité de ces petites vacances, et nous étions bien fatigués des kilomètres parcourus. Sur la route, j’ai reçu un sms.

« Vous venez ce soir? Y’a les Fêtes de Saint Martin. »

  1. sabine chouse'mother dit :

    François m’a donné le lien de ton blog Emilie, car il sait que je pense souvent à toi.
    et puis parce que tu as écrit sur votre séjour à la bergerie.

  2. Perrine dit :

    J’adore toujours autant… du rire aux larmes. De jolies choses tellement bien écrites. Je suis transportée par ce que tu écris !!

     » Elle est tombée dans mes bras comme une carotte dans un bouillon gras  »
    Merci pépé, j’adore !

  3. FRANCOISE dit :

    Après lecture toujours aussi émouvante, j’ai mis l’Encatada a plein tube…Patapim, patapam…et cela m’a fait un bien énorme! On ira voir Nadau en concert hein! On laissera Nala et Cali avec Perrine et hop!

  4. Emeline dit :

    Je suis toujours émue à chaque fois que tu publies une nouvelle partie mais celle là me touche encore plus car tu parles de Nadau qui est de notre région et tu racontes des moments passés en famille et c’est vrai que ces moments sont importants. Je n’ai plus de grands-parents aujourd’hui et lire ton récit de moments passés avec eux me fait plaisir et me permet de me souvenir. Ta famille a l’air formidable et d’un grand soutien.
    J’espère que ton blog pourra apporter du réconfort aux personnes souffrant de cette p… de maladie.

  5. Henri dit :

    J’avais un peu de retard pour la lecture de ce blog, je te sens de plus en plus inspiré et j’ai bien peur de ne plus réussir à suivre ton rythme ( d’un autre côté maintenant j’attend la suite ).

    PS : merci d’avoir omis l’histoire du superbe teeshirt neuf maculé de vin.

    Gros Muxu

  6. Alain et Jeannette dit :

    Si ta guérison (« rémission » pour faire plaisir aux toubibs ?) chemine d’un pas aussi alerte que ta plume alors tes lecteurs, bientôt orphelins, ont du souci à se faire… Mais bon, on ne t’en tiendra pas rigueur. Aiguise-la, cette plume, trempe-la dans l’encre de ton humour, c’est ta meilleure arme contre le grand méchant loup !

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