Je suis malade – partie 7 : Il est des douleurs qui ne pleurent qu’à l’intérieur.

Cet article a été difficile et long à écrire pour plusieurs raisons. Raisons très banales d’abord, qui sont tout simplement les vacances de ma moitié et nos nombreux déplacements et sorties. Ensuite, j’en connaissais le contenu et j’avais quelques appréhensions à l’évoquer, appréhensions vite envolées lorsque j’ai enfin pris ma « plume » pour les coucher sur le « papier ». Je dévoile des événements qui ne me concernent pas uniquement et cela m’est plus difficile, même si ce blog étant purement égocentré, c’est par ma lorgnette que je les raconte.
La suite sera sans doute plus longue à venir car même si je suis prof, mes (longues) (bon d’accord, très longues) vacances touchent à leur fin et il faut que je travaille! Pour ceux du fond qui rigolent, vous copierez cent fois :  « Je ne rigole pas quand le prof a le dos tourné, même s’il ne tourne pas le dos ».

À ce jour, mes chimiothérapies s’enchaînent rapidement sans que cela ne m’affecte outre mesure. Je suis probablement plus faible que si je n’étais pas malade, mais j’en ressens à peine les effets. C’est donc une sensation assez curieuse finalement que de se savoir gravement malade – j’imagine qu’on peut appliquer cet adverbe à ce que j’ai – et de se sentir en forme au point de prévoir ses petites vacances dans la famille. Un programme réjouissant nous attend et j’avoue que j’ai fortement hâte d’y être. Cela sera rapide parce que je ne peux guère espacer les cures mais tant pis. Il faut profiter de ce que la vie nous offre comme opportunités, on ne sait pas de quoi demain sera fait.

 Au lendemain de ma deuxième séance de chimiothérapie, je me suis rendue en cours. J’avais des circonstances atténuantes : je terminais à 12h30. Je dois avouer que cette matinée ne fut pas des plus évidentes malgré tout. J’ai dû ruser pour me déplacer de tables d’élèves en murs, de murs en fenêtres, de fenêtres en radiateurs, pour donner le change. J’y parvenais pas trop mal, non sans quelques légers malaises, mais rien d’insurmontable. J’aurais eu l’air maline à m’évanouir en plein cours ceci dit et rien que cette idée a dû m’aider à éviter le pire. Cela me rappelle un spectacle d’hypnose auquel j’avais assisté à l’époque où j’habitais en Bretagne : un hypnotiseur, appelons-le Oudini, nous avait montré l’étendue de ses capacités pendant une heure et demie. Plusieurs personnes du public s’étaient portées volontaires pour monter sur scène et c’était épatant, à tendance ridicule, de les voir se plier aux ordres et suggestions d’Oudini. A la fin de son show, l’homme avait proposé à ceux qui n’avaient pas osé venir sur scène de se faire hypnotiser au calme, dans la salle. J’étais allée le voir, curieuse, quelque peu dubitative, très sceptique. Il avait posé ses mains sur mes tempes et avait plongé ses yeux gris acier dans les miens. Comme dans les films, les spirales dans les yeux en moins :hypnose
– Vos paupières sont lourdes, vous vous sentez épuisée, vous n’avez qu’une seule envie… Vous voulez dormir, vous dormez !
Son regard d’acier était rivé sur moi et oui, clairement j’avais envie de dormir. Mes yeux s’étaient fermés, j’avais commencé à basculer lentement en arrière quand soudain, mon esprit s’était rebellé. Mais non! je n’avais pas envie de dormir, du tout! Et encore moins devant tous ces gens qui nous regardaient! Mes yeux s’étaient rouverts et je m’étais redressée, comme émergeant d’une sieste à l’ombre. Hmhm… c’est du flan cette hypnose, Monsieur Oudini. Ce dernier m’avait alors expliqué qu’il arrivait que la volonté de certaines personnes empêchent l’hypnose. Quelques minutes après, une migraine virulente m’attaquait. Voyant là une relation de cause à effet avec l’hypnose ratée, j’étais retournée voir Oudini. Explication fournie : il arrive que l’hypnose laisse des traces, une rémanence persistante sous forme de migraine. Il allait bien évidemment chasser ce reliquat d’hypnose. De nouveau, le regard gris de l’homme s’était fixé sur le mien et d’un passage de main sur mon front, il avait chassé la migraine. Véridique, sisi. Tout ça pour vous dire que c’était, ce jour-là dans ma salle de classe et face aux 28 paires d’yeux qui m’observaient, l’idée à laquelle je me raccrochais : la chimiothérapie n’est qu’une vilaine hypnose qui veut que je fasse un malaise devant mes élèves, et je lui fais un pied de nez : non, tu ne m’auras pas. Et mon esprit luttait contre elle vaillamment, même si le reliquat aurait sans doute plus de difficultés à partir. Il ne fut finalement pas si difficile que cela de travailler jusqu’à la fin de la semaine. De l’hypnose ratée, il ne restait que la fatigue : je rentrais chez moi pour dormir, le plus possible. Le week-end arriva rapidement et je pus me reposer à loisir. La saison estivale approchant, j’avais par ailleurs la possibilité de m’évader de ce carcan de malade par le biais de la banda qui entamait son calendrier de kermesses, casetas et autres fêtes locales. Armée de musicothérapie, je pouvais avancer la tête haute.

Environ une semaine et demi après cette seconde chimio, il est devenu évident que je devais me raser la tête. En effet, dès que je passais la main dans mes cheveux, une petite poignée se détachait, simplement, sans que je n’aie forcé. Il arrivait parfois même qu’ils tombent d’eux-mêmes, sur une table, au sol, dans une assiette. Je me dégarnissais, comme un homme : je voyais nettement les endroits où ils devenaient clairsemés. L’heure était donc venue. Je m’étais préparée à l’idée de perdre mes cheveux, à l’idée de devoir les raser et à celle de devoir mettre une perruque. Passer à l’acte n’était donc théoriquement pas si compliqué. J’ai pris rendez-vous avec la jolie jeune femme qui m’avait préparé ma perruque pour le jeudi après-midi, c’était presque comme aller chez le coiffeur. Je me suis installée dans le fauteuil en skaï imitation croco rose. Patricia, armée d’une tondeuse, se montrait rassurante, souriante et confiante. « Allez, on y va? » Oui, allons-y. Le choix était de toute façon limité. Face au miroir, j’ai observé comme j’avais pu le faire de nombreuses fois avant mes mèches de cheveux qui s’éparpillaient sur mes épaules, sur la blouse ou au sol. Puis, j’ai levé les yeux vers mon reflet. Tiens, je vois mon crâne, intéressant. Quelques minutes à peine ont suffi à me donner le profil de Sigourney Weaver dans Alien 3 ou de Demi Moore dans GI Jane.

crane Un petit côté militaire, quand même, hein?

Là, c’est révélé un avantage indéniable pour les mois à venir :
– Vous avez de la chance, vous avez une belle forme de crâne !
Comment dire : youpie. J’avais beau observer ma tête sous tous les profils possibles, ce que je voyais ne me convainquait pas. J’étais désormais un crâne d’oeuf et aussi beau fût-il, je ne trouvais rien de vraiment esthétique à ma nouvelle coupe de cheveux. Patricia – la jolie brune de Grain de Soleil – m’a montré comment mettre la perruque, l’arranger, la coiffer et je suis rentrée chez moi avec un flacon d’huile d’amande douce pour ma peau de crâne de bébé et plusieurs grammes de cheveux en moins. Pour la première fois, je sortais de chez le coiffeur sans me regarder dans tout ce qui ressemble de près ou de loin à un miroir : à dire vrai, je n’aime pas vraiment me regarder depuis que j’ai le crâne rasé. Je me fais difficilement à cette tête qui n’est pas vraiment la mienne. Mais je n’ai pas pleuré, comme le docteur Larregain me l’avait prédit. Il est évident que cela ne me laissait pas indifférente pour autant, et ce malgré le fait que j’ai une belle forme de crâne, ce dont actuellement je me fiche comme de ma première tétine. J’ai donc commencé par faire abstraction : j’ai vaqué à mes occupations habituelles à la maison, après avoir posé ce que j’appelle depuis « mes cheveux » sur leur socle de repos. Éric est revenu peu de temps après du travail et, en homme adorable qu’il a toujours été, m’a trouvé belle avec ma boule à zéro. Et même sexy. Je me sentais tout sauf sexy, mais grâce à lui, j’ai commencé à vivre réellement avec ma tête de chauve. Ceci dit, je ne suis jamais parvenue à me trouver belle, encore moins sexy.

Le plus difficile a été le lendemain. Pour rappel, sur les conseils du docteur Carré, j’avais adopté une coupe courte préventive pour ma santé mentale. Puis, j’avais opté en accord avec ma sœur pour une perruque avec un carré plongeant. Il fallait donc que mes élèves se débrouillent seuls pour comprendre comment mes cheveux avaient pu pousser en une nuit. Et j’allais devoir affronter leur regard, celui de mes collègues, celui des gens que j’allais croiser dans la rue. Mes faux cheveux allaient-ils se voir…? Comme quand je suis revenue des vacances de Pâques, mon arrivée au collège a été surréaliste : les élèves me saluaient, poursuivaient leur route ou leur discussion, avant de s’interrompre et de m’observer avec interrogation, curiosité, amusement parfois. J’ai saisi au vol des échanges de regards, des sourires intrigués, mais j’ai continué d’avancer jusque dans la salle des profs qui m’offrait un léger répit. J’ai croisé Luis qui m’a embrassée en me chuchotant un « Tu es très belle, guapita » adorable. Je me sentais un peu regonflée.

Comme j’aime me compliquer la vie, j’avais prévu une dictée pour l’une de mes classes de 4ème ce jour-là. Non, la dictée en soi n’a rien de compliqué : tout à leur travail, concentrés, les élèves n’ont pas vraiment eu le temps de se questionner sur l’engrais que j’avais bien pu utiliser pour obtenir une telle pousse de cheveux. Mais j’ai sans doute pensé inconsciemment qu’il serait plus simple de leur donner la réponse de façon subliminale avec un texte spécialement choisi pour l’occasion… Titre : « Les costumes ». Je commence la première lecture, lorsque je me rappelle du contenu de ce petit texte spécialement prévu pour torturer les élèves sur l’accord des adjectifs de couleur. Le second paragraphe évoque sur quelques lignes un accessoire indispensable à tout bon costume qui se respecte : les perruques. Flûte! ai-je donc pensé en tout bon prof de français qui se respecte. Saperlipopette, vais-je m’enfoncer toute seule en dictant ce détail qui bouleverse quelque peu mon existence? La réponse fut oui. Tant qu’à y être, allons-y jusqu’au bout. Et me voilà dictant à mes studieux élèves que les perruques peuvent être blondes, rousses, brunes, poivre et sel, longues, courtes, lisses, frisées… J’ai fait de mon mieux pour ne rien laisser paraître, rester stoïque, dissimuler le tremblement de mes mains, la sueur sur mon front, et fort probablement le rouge qui m’était monté aux joues. Si certains de ces élèves s’interrogeaient encore sur mon engrais, je ne pouvais plus rien faire pour eux à ce stade. Je suis sortie de la classe la perruque haute malgré tout, laissant les élèves à leur séance de ragots et potins à base de « quoi qu’elle a la prof ? » (Oui, je me demande bien qui leur a enseigné le français, à ceux-là). Et ce n’était que ma première heure de cours de l’après-midi. Ma deuxième heure se déroulait dans une autre classe de 4ème.

Je vais planter le décor de cette seconde classe à partir d’un seul nom : Quentin. Quentin est un élève atteint du syndrome d’Asperger. Pour ceux qui ne connaissent pas, je vais l’expliquer brièvement : c’est une forme d’autisme qui se caractérise par des difficultés dans les relations sociales sans en arriver à une absence complète de ces relations comme dans l’autisme tel qu’il est plus souvent perçu. Bien au contraire, Quentin s’exprime beaucoup, parfois même trop ou sans qu’on ne lui ait demandé quoique ce soit. Cela prend souvent la forme d’écholalies, c’est-à-dire qu’il peut très bien répéter plusieurs fois la même phrase ou série de phrases, en général tirée d’un film ou d’un jeu vidéo, en guise de réaction à quelque chose que vous ou quelqu’un d’autre a dit. Ce qui en plein cours peut donner des choses surprenantes, telles que :

– Alors aujourd’hui nous allons étudier une lettre de Mme de Sévigné dans laquelle elle raconte une exécution par décapitation.

reinedecoeur

– Qu’on lui coupe la tête !!!!

– Oui Quentin, c’est ça, une décapitation. Cette lettre a ét….

– Qu’on lui coupe la têteeee !!!

– Oui, merci Quentin, nous avions compris. Donc une lettre de Mme de Sév…

– Qu’on lui coupeeee la têteeeeeee !!!!

– Mais qu’on le foute dehoooors !

Ah non, c’est vrai, je n’ai jamais pu lui répondre ça mais je le pensais parfois très fort. Ceci dit, cet épisode est véridique et beaucoup moins gênant que d’autres prouvant que Quentin ne regardait pas que des dessins animés de Walt Disney. Par ailleurs, il a du mal à contrôler ses émotions, car il ne connaît pas la nuance. Il peut donc être très vite accablé, triste, ou énervé. C’est plus souvent cette option que nous percevions en classe, car bien évidemment, son autisme l’empêchait de suivre correctement en raison de la déconcentration qu’il cause. Quentin est donc accompagné d’une auxiliaire de vie scolaire, appelée couramment AVS dans le milieu (ou ABS, selon la gravité du cas qu’elle vient accompagner) c’est à dire une personne (dé)formée par le rectorat en une semaine – sans exagérer – pour l’aider à suivre en cours, à sortir ses affaires, à se calmer quand il panique ou s’énerve, ou à sortir dans la cour quand les élèves comme les professeurs commencent à envisager de lui apprendre à voler. Il a, dans ce but, un bon de sortie de classe, qu’il peut utiliser s’il le souhaite ou qu’un professeur peut lui demander d’utiliser, pour ne pas abuser de ces récréations improvisées.

Ce jour-là, comme tous les vendredi après-midi, Quentin était surexcité car nous étions en fin de semaine et que la fatigue que nous éprouvons tous dans ces moments-là se décuple dans son cas. Il était comme une bombe sur son bureau, qui, comble de bonheur, se trouvait devant celui du professeur. Il braillait dans la classe lorsque je suis arrivée avec ma nouvelle perruque, encore toute chamboulée de ma dictée. Son AVS lui tapotait gentiment l’épaule pour qu’il cesse, mais bien évidemment, alors que nous l’avions tous compris sauf elle, cela ne le calmait pas du tout. Je suis donc arrivée en braillant plus fort que lui, ce qui fonctionnait nettement mieux que le tapotage d’épaule insistant.

– Quentin, tu te calmes et tu sors tes affaires ou je te mets dehors !

– Pardon Madame, oui je me calme. (Quentin demandait toujours pardon quand il faisait quelque chose de mal, soit 35 fois dans l’heure)

J’ai commencé mon cours non sans avoir aperçu de nouveau la lueur interrogative dans le regard de mes élèves, sauf celui de Quentin qui apparemment vivait une aventure extraordinaire avec sa gomme, un bout de scotch et une règle, tout en marmonnant pendant que son AVS lisait je ne sais quoi en mâchonnant du chewing-gum. J’ai profondément soupiré intérieurement à la vue de cette scène qui n’était pas une première. Au moins, il était à peu près calme et je ne me sentais pas vraiment d’humeur à batailler. J’étais tout de même fatiguée – qui a dit épuisée? – en raison de mes traitements et du poids psychologique que représentait l’affrontement du regard des élèves avec une perruque. Le cours était un cours d’orthographe, cela tombait bien. Le cours sur l’accord des adjectifs qualificatifs de couleur qui devait aboutir à la dictée sus-mentionnée. J’ai donc sorti mon arme secrète en cas de gros coup de mou pendant un cours : les exercices dans le manuel. Je sais, ce n’est pas très pédagogique, mais que voulez-vous, il faut bien s’adapter! Mes élèves, ayant bien perçu que je n’étais pas dans une forme olympique, se sont attelés à leurs exercices sagement pendant que mon Quentin poursuivait son aventure. Comme je suis professeur, je suis tout de même allée le voir pour qu’il se mette au travail : comprendre par là, ouvrir son manuel (à quoi sert cette fichue AVS…?) et faire ses exercices ou du moins essayer. Il a obtempéré mais cela n’a duré que cinq minutes avant qu’il n’éclate de rire, très fort, avec une sortie de phrase comme il sait si bien les faire.

– Et maintenant, on va fourrer la dinde, quoi !!

NdlR : Grâce à une de mes élèves avec laquelle j’échange davantage que des copies, j’ai appris que cette phrase était tirée d’une émission nommée Very Bad Blague. Ce n’était pas la première fois que Kevin en citait des extraits, d’ailleurs, et c’est donc avec un enthousiasme certain que je partage la vidéo dont est extraite la citation, à environ 2 minutes pour ceux qui, par un extrême hasard, ne voudraient pas perdre leur temps à regarder le tout.

Éclat de rire général dans la salle. J’ai soupiré et puisé dans mes ressources pour restaurer une ambiance studieuse, propice à mon repos. Quentin a demandé pardon, mais il n’était pas prêt à en rester là. Deux minutes plus tard, il a recommencé avec une autre phrase du même acabit, en se balançant sur sa chaise. À la troisième ou quatrième fois où il est intervenu, je n’ai pas tenu. Dans un calme très relatif, j’ai pris la parole :

– Quentin, cela fait trois fois que je dois te demander de te calmer, tu gênes la classe, tu n’es pas concentré. Tu utilises un bon de sortie et tu reviendras quand tu seras prêt à travailler.

J’ai perçu que l’AVS relevait une paupière à ce moment-là : sortir Quentin de la classe, elle savait plus ou moins le faire.

– Le professeur t’a demandé de sortir, allez tu viens.

– Non.

Quentin n’aime pas son AVS et adore lui tenir tête. Il n’y a d’ailleurs qu’elle qui ne l’avait pas remarqué, ça aussi.

– Si, Quentin, le professeur t’a dit que tu devais sortir.

– Non, je veux pas sortiiir !

Je me suis massé les tempes en contemplant la scène, la moutarde me montant au nez. Je suis intervenue avec ma voix pleine de glaçons.

– Quentin, tu sors.

– Tout le monde m’en veut, tout le monde veut que je sorte, personne ne m’aime, je suis trop nul. De toute façon c’est un collège de merde avec des professeurs de merde !!

J’ai adopté la voix pleine de pics à glace.

– Quentin, c’est la 468ème fois que je te demande de surveiller ton vocabulaire en classe. Maintenant tu sors et tu reviendras quand tu seras calmé.

Il a balancé ses affaires par terre d’un revers d’un main, affaires qui ont atterri comme souvent sur le petit Basile de la table à côté, et il s’est dirigé vers la porte avec son pas décidé et son regard de méchant.

– PERSONNE ne veut COMPRENDRE que je suis FATIGUÉ!!!!

De glaçon, je me suis mise à bouillir. Il me sortait par les yeux le Quentinou fatigué avec ses écholalies, ses vulgarités et sa paranoïa.

– Et moi, tu crois que je suis comment, là, hein?

Quentin est sorti en claquant la porte, presque sur le nez de son AVS qui tentait de suivre le rythme. J’ai entendu une mouche voler et se suicider avant de lâcher aux autres élèves qu’ils pouvaient continuer leurs exercices. Je n’étais pas très fière de moi, mais supporter un autiste Asperger dans un état normal était déjà difficile (ce que je raconte arrivait à peu près tous les jours, dans un ou plusieurs cours, notamment en fin d’année), le supporter ce jour-là était sans doute impossible. La dernière heure de l’après-midi s’est heureusement bien passée, et j’ai savouré un repos bien mérité le soir-même, en observant du coin de l’œil ma perruque qui se reposait, elle aussi, sur son socle.

Le lendemain, la banda devait animer les casetas de Saint Martin. Les casetas sont une coutume du sud-ouest lors de laquelle les associations d’une ville ou d’un village organisent une soirée pour les habitants. Chaque association tient un stand qui vend soit des petits plats traditionnels ou non, soit des petites boissons, moins traditionnelles sauf pour le digestif quand on tient jusque là. Toutes les occasions sont bonnes pour faire la fête, n’est-ce pas? J’étais plutôt en forme après une bonne nuit de sommeil et à la troisième semaine après la chimio, les effets secondaires s’étaient estompés. Après quelques interrogations sur ma nouvelle coupe de cheveux, l’information concernant mon état de santé a fait le tour des membres de la banda rapidement. Nous avions de toute façon d’autres chats à fouetter et je n’avais guère envie de m’éterniser sur la question. C’est que nous étions chargés du stand dessert et nous avions prévu de servir le café, accompagné de brochettes de bonbons avec des pâtisseries : il nous fallait fabriquer environ deux cents brochettes dans la matinée pendant que la partie « musclée » de la banda se chargeait de monter le stand. En effet, faire partie d’une banda, c’est un peu aussi être multi-tâches. Nous avons enfilé de fraises, des bananes et des marshmallows juqu’à midi trente pour finalement apprendre qu’en raison d’une météo pourrie, les casetas étaient annulées. Cependant, la soirée a été maintenue car nous recevions un groupe d’espagnols avec lesquels un échange s’est instauré tous les deux ans.

C’est en rentrant chez moi le midi que j’ai appris la nouvelle : ma tante, Christine, venait de décéder. Je ne vais pas m’éterniser sur cet événement douloureux car il fait partie de la vie de d’autres personnes plus que de la mienne mais le passer sous silence serait passer sous silence trop de choses qui m’ont fait avancer aussi sur ma propre route.

Ma tante Christine est une tata d’excellence. Elle est ma tante par alliance mais elle est dans mon cœur comme tous les membres de ma famille. Cette femme est d’une gentillesse exceptionnelle et, même si elle avait forcément des défauts, je ne garde d’elle un souvenir que positif : une amoureuse de la nature comme il en existe peu, une personne de goût et de bon conseil, quelqu’un qui avait le cœur sur la main, et qui m’a gardée un nombre incalculable de fois l’été afin que je puisse profiter le plus possible de mes cousins, ses enfants. L’année de mes 30 ans, il y a donc maintenant un an et demi, j’avais passé un peu de temps avec elle à la montagne, en hiver. Nous nous étions promenées en forêt, et je me souviens qu’elle avait tenu à mettre un tronc d’arbre énorme en travers de la route pour empêcher le passage des braconniers qui venaient décimer les cerfs et autres bêtes de la forêt, piétinant la végétation au passage. Elle se scandalisait, elle s’investissait, elle se battait pour ce coin de montagne qu’elle aimait tant et elle nous en parlait avec fougue et détermination, tandis que nous marchions, accompagnés de ses deux goldens qui gambadaient autour de nous, avec l’enthousiasme propre aux chiens en pleine nature.

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Deux « pouyous » au retour de balade en forêt.

Elle se sentait fatiguée, elle toussait beaucoup. Elle se soignait, avec de l’homéopathie essentiellement. Le « bio » était sa vie au quotidien. Elle nous avait accueillis dans son superbe chalet, qui n’était que temporaire, puisque le chalet de ses rêves était en construction et bientôt, avec mon oncle, ils s’y installeraient pour couler leurs vieux jours tranquilles dans le village de leur enfance et de leur jeunesse. Passer du temps chez Christine et Pierrot, c’est mon petit plaisir des vacances au ski. Passer du temps avec sa famille est toujours un petit plaisir qui fait que la vie est si riche. Cette année-là, pour mes 30 ans, ma mère avait organisé une journée géniale en familles : la mienne et celle d’Eric réunies pour la première fois. Ce fut un moment magique où nous avons mêlé la godinette bretonne à la paella espagnole et aux chansons basques, retraçant ainsi mon parcours sur ces 30 années. Ma tante Christine n’était pas venue et mon oncle m’avait chaleureusement embrassée de sa part. J’étais déçue, j’aurais voulu qu’elle fusse parmi nous, mais elle était très  fatiguée, trop pour venir. Je l’ai revue en 2012, toujours lors des vacances d’hiver, toujours les mêmes balades mais elle était toujours plus fatiguée, au point de sortir moins souvent promener dans la forêt avec nous. À raison : peu de temps après, les médecins lui ont appris que sa fatigue était provoquée par une leucémie. Cela a été fulgurant, puisqu’en moins de deux ans, ma tante s’en est allée, avec ses convictions, son enthousiasme et sa chaleur. Sans que je n’ai eu le temps ou plutôt le courage de décrocher mon téléphone et de lui dire à quel point je l’aimais, cette tata d’excellence, ni combien ces moments rares passées avec elle m’étaient précieux. Le week-end après l’annonce de sa mort, j’ai retrouvé ma famille dans ce village où je l’avais vue pour la dernière fois : une messe a été célébrée pour elle, une jolie messe lors de laquelle mon oncle lui a rendu hommage en quelques mots simples et bien  choisis, débordant d’un amour franc et chaleureux, comme elle. À la sortie de l’église, j’ai aperçu mon père dans la lueur du soleil printanier et je me suis blottie dans ses bras pour pleurer comme je ne l’avais plus fait depuis longtemps. Pleurer pour Christine, pleurer pour décharger cette souffrance de ne plus être l’enfant que l’on pouvait consoler d’un câlin et qui n’avait pas à affronter des chimiothérapies et la mort des gens qu’elle aime, pleurer parce que les mots pour consoler ne venaient pas, n’existaient pas pour soulager le chagrin de mon oncle, de ma cousine, de mon cousin, parce que je ne pouvais pas faire s’envoler d’un coup de baguette magique cet événement tragique pour que la vie soit comme avant. Et pour pleurer comme cela, il n’y avait que les bras d’un père, car ce n’est que là que l’on peut redevenir la petite fille que l’on était, protégée du monde par la force paternelle. On dit souvent que la vie continue, et aujourd’hui encore, je la trouve belle, cette vie que l’on nous offre. Mais de tels événements, s’ils nous font avancer, sont de réelles barrières à franchir avec leur lot de tristesse et de souffrance. Pour terminer cet article, je citerai un ami qui avait coutume de dire : « On ne prend conscience de l’importance des choses qu’une fois les avoir perdues ».

Pour moi, écrire est plus simple que de parler. Alors sachez que je vous aime, et du fond du cœur,  tous autant que vous êtes, famille et amis, derrière vos écrans à me lire, à m’encourager, à me soutenir. Et j’aime aussi ceux qui ne peuvent pas me lire, pour des raisons de santé mais qui, je le sais, le feraient s’ils le pouvaient et seraient peut-être même fiers de moi, parce que certaines gènes ont probablement dû se transmettre. Et Christine, qui nous regarde de là-haut, qui reste près de nous pour toujours, je t’aime aussi, ma tata d’excellence. Veille sur nous, comme tu l’as toujours fait et protège l’enfant qui est en nous quand il a peur, quand il doute, quand parfois la vie n’est pas aussi belle qu’il le voudrait.

Petite musique de fin :

  1. Marie-Jo et Jean dit :

    Merci Emilie pour ce partage de ton vécu. Bravo pour ta plume légère et le ton choisi mais au-delà, que certains chapitres sont difficiles à lire jusqu’au bout sans émotion ! On imagine sans peine ce que tu dois ressentir ! Courage !
    Profite bien des derniers jours de vacances pour te ressourcer auprès de tous ceux qui te sont si chers et qui fêteront avec toi ton anniversaire.
    Bonne reprise des classes !
    Bises,
    Marie-Jo et Jean

    • Musyne dit :

      Merci beaucoup ! Anniversaire bien fêté, et même plutôt deux fois qu’une, mais effectivement ces vacances touchent à leur fin, hélas, on aimerait pouvoir profiter toujours plus longtemps 🙂
      A bientôt, bises.

  2. Henri dit :

    Des bisous d’encouragement et de soutien en attendant la suite, je clique sur « j’aime ».

  3. Perrine dit :

    J’aime toujours autant, cette partie est top top. Très belle, tout ce que tu dis est tellement vrai. Il faut profiter de ce que la vie nous offre, tout les bons moments sont à garder, même un fou rire godinette sur une photo de deux petits cochons.
    Cette année m’as permise de me rendre compte qu’il faut profiter de chaque instants avec les gens qu’on aime et le leur dire. Et tu confirmes tout ça.

    • Musyne dit :

      Owi, mon petit cochon préféré que j’aime très fort ! 😉

      • Charlotte dit :

        Il y a quelques années un ami qui perdait sa maman m’avait dit: une seule chose est importante, c’est l’amour. Plus que jamais ces paroles ont un sens, l’amour est la seule chose intacte qui reste après la mort.
        Alors oui autant commencer à le partager de son vivant.
        Et espérer que ceux qui ne sont plus parmi nous sont juste à coté et ressentent notre amour. Je le pense.
        bisous cousinette
        merci pour cette hommage à ta tata d’excellence.

  4. FRANCOISE dit :

    Voilà, j’ai enfin pu finir la lecture de ce nouvel épisode de ta vie. Je suis fière de toi de ton courage et tout et tout, ton style de narration toujours aussi dynamique et agréable mais surtout je veux te dire merci pour l’hommage que tu rends à Christine même si les larmes viennent aux yeux; ta tata d’excellence est pour toujours dans nos cœurs!

  5. Perrine dit :

    Oui c’est un très bel hommage, qui rend les yeux tout rouge. Une tata d’excellence pour sur !!

  6. Amaliah dit :

    Je découvre ton blog et tes mots me touchent énormément. Je suis émue aux larmes…

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