Je suis malade – partie 6 : Imhotep.

Pour les curieux que cela intéresse, les fêtes de Bayonne se sont bien passées. Il a fait tellement chaud que j’ai fini par laisser mon beau foulard blanc acheté pour l’occasion autour de ma taille plutôt qu’autour de ma tête. Cela a donné lieu à bien des situations cocasses, amusantes et émouvantes, allant du mot de compassion sympathique au bisou sur le crâne sans prévenir. Cela dit, ce n’est pas pour autant que j’assume mon crâne d’œuf et ses trois poils mais j’ai pu constater que l’on pouvait aussi me trouver jolie ainsi. C’est rassurant et réconfortant. Les Fêtes furent une nouvelle fois un moment de partage, d’amitié et de fous rires incontrôlables. Une fois les différents amis que j’ai eu l’occasion de voir avec plaisir repartis chez eux, j’ai pu m’atteler à la rédaction de cette nouvelle partie.

La chaleur accablante est toujours là, mais il faut avouer que je la supporte bien mieux depuis que j’ai changé de traitement. Je dirais même que j’ai l’impression de revivre tellement je me sens mieux. Je peux mener des journées normales, sortir, faire du sport, prendre l’apéro sur la terrasse et profiter de l’été qui est bien installé sur nos côtes. Toutefois, j’évite toujours les expositions au soleil et donc les longues séances de bronzage sur la plage,  et je m’endors en deux minutes quand je m’installe sur le canapé. Détails de peu de valeur au regard de ce que je peux de nouveau faire maintenant. Ma tumeur a diminué de plus de 50% et à ce jour, je ne la sens quasiment plus au toucher : c’est très bon signe et mes médecins sont optimistes. Quelque part devant moi, encore loin mais présente, commence à scintiller faiblement la lueur de la sortie de cette obscure partie de ma vie.

Ce lundi matin-là, c’était jour de rentrée scolaire et mon réveil a sonné à 6h30 : m’extraire du lit a été encore plus difficile qu’en temps normal. Même en forme, j’étais faible. Mais il a été facile, une fois levée, d’enchaîner les automatismes d’une dizaine d’année de travail : mais cette fois-ci, cela avait un goût particulier. J’allais travailler avec mon cancer et j’espérais bien lui montrer qu’il n’allait pas me pourrir l’existence au-delà d’une certaine limite. Sur la route, la tête tournait un peu, je clignais des yeux plusieurs fois pour chasser ces sensations désagréables. J’ai probablement manqué de faire demi-tour à plusieurs reprises, oscillant entre mon envie de travailler et la fatigue omniprésente. Mais finalement, je me suis garée sur le parking du collège, j’ai empoigné mon sac avec détermination et j’ai franchi la porte d’entrée comme dans un  film : au ralenti. Les élèves me dévisageaient comme si j’étais une mutante, avec de grands yeux ronds, me suivaient de ce regard ébahi dans lequel on pouvait lire « Elle a un cancer ! Elle a un cancer ! », peut-être même me pointaient-ils du doigt dans mon dos en murmurant quelques paroles de compassion ou au contraire de réjouissance, jusqu’à ce que la porte de la salle des professeurs se refermant, j’eus disparu de leur champ de vision. Notons au passage que la façon dont je percevais les choses était probablement complètement subjective et peu réaliste. Peu de collègues arrivent aussi tôt que moi au collège : cela tombait bien, j’allais pouvoir annoncer la nouvelle à petite dose, et non pas faire une annonce clamée haut et fort à tout le monde dans le genre crieur public. Annoncer aux gens que vous avez un cancer n’est pas chose aisée : ils vous regardent comme si vous veniez de leur refiler une tasse de café salée. Une légère grimace, avant d’accepter le fait énoncé. Puis vient l’empathie, la compassion, les encouragements, la gentillesse, le sourire amical mais douloureux qui signifie « Tu vas en chier, ma pauvre ». Ce jour-là, j’ai dû le dire une petite dizaine de fois avant de saturer de ces réactions qui se voulaient toutes sympathiques mais qui finissaient pas devenir insupportables. Après, j’ai arrêté, comptant sur le bouche à oreille pour que tout le collège soit prévenu. Affronter les élèves dans mon univers de malade était une autre paire de manches, car il était hors de question de le leur dire. J’ai donc fait cours comme si de rien n’était. La tête me tournait parfois un peu, mon bras était toujours douloureux, et je profitais du mobilier scolaire pour soulager ces faiblesses récurrentes : un bureau, un radiateur, un mur. Je me déplaçais beaucoup dans la salle pour tromper la fatigue qui était bien obligée de me courir après pour tenter de me rattraper. Les élèves n’y ont vu que du feu, bien qu’ils furent surpris de me voir m’asseoir, ce qui ne m’arrivait pour ainsi dire jamais. Le soir, je suis rentrée épuisée, mais fière comme jamais : j’avais réussi ! J’avais tenu bon toute la journée, j’avais assuré mes cours avec brio, j’avais fait un pied de nez à l’arrêt de travail qui m’attendait sur le bureau de l’oncologue, du chirurgien et du médecin traitant. Une victoire supplémentaire face à la maladie, une étape franchie et je pouvais continuer d’avancer la tête haute en clamant « Tu ne m’auras pas, le crabe, tu ne m’auras pas ! ». Pour fêter cela dignement, j’ai fait la sieste jusqu’au repas du soir, quand même. Heureusement, c’était déjà la fin de l’année : mes cours étaient prêts depuis un moment, les copies allaient en s’amenuisant. En revanche, les rendez-vous avec les familles, les réunions pédagogiques et les conseils de classe allaient s’enchaîner. Qu’à cela ne tienne, je les attendais de pied ferme, prête à en découdre. C’était sans compter avec les complications causées par le port-à-cath.

Le traitement du cancer, à défaut de m’avoir abattue et laissée pour morte sur mon canapé avec un livre à portée de main, avait entraîné une « bobologie » des plus variées. J’ai commencé par avoir la peau très grasse, version adolescente sur le retour, avant qu’elle ne s’assèche pour tendre vers la momie desséchée. Puis, des taches de soleil sont apparues dans mon dos, sur mon décolleté et dans mon cou, sans même que le soleil n’ait eu à intervenir. J’avais parfois un peu mal à la tête, un peu mal au dos, un peu ceci ou un peu cela. Mais surtout, j’avais mal au bras depuis la pose du port-à-cath, qui avait eu lieu presque quinze jours avant. Pestant contre ce fichu hématome qui me gâchait la vie plus que le reste, je m’enduisais consciencieusement d’arnica en gel, j’engouffrais de l’arnica en homéopathie, je me perfusais d’arnica à longueur de journée sans que rien n’y fasse. Lever le bras était un défi, m’habiller, une tâche complexe. Mais l’apogée du bras douloureux eut lieu le jeudi soir. Cette journée avait été particulièrement longue puisque j’avais enchaîné un rendez-vous avec une mère d’élève et une réunion entre collègues après mes cours. A 17h, j’avais l’épaule et le haut du bras en feu. Le genre de douleur qui vous fait rire nerveusement en priant pour que cela passe. Le rendez-vous avec la mère se déroule bien, je rejoins mes collègues en salle des professeurs après avoir pris une forte dose d’arnica. Je bois un thé histoire d’oublier que ce fichu bras n’est qu’une boule de nerfs qui crient en chœur et la réunion débute. Nous échangeons, nous discutons, nous construisons… à quel propos? Je ne sais plus, j’étais perdue dans la nébuleuse douloureuse de mon bras. Je sentais qu’elle montait lentement et sûrement vers mon cou, insidieuse, bloquant toute forme de pensée logique et cohérente. A 19h, je craque. Je salue l’assemblée, évoquant ma fatigue et je rentre à la maison, en conduisant du bras droit, le gauche collé contre la poitrine. Ce n’est même plus douloureux : j’ai l’impression qu’on a planté des tiges de métal chauffé à blanc dans la partie gauche de mon corps. A la maison, je m’empresse de libérer de sa manche mon bras qui était désormais en train de mourir broyé dans un étau. Et là, j’exhibe non plus un bras mais un jambonneau cuit à point. D’un rose profond tirant sur le rouge, du double de sa taille habituelle, mon biceps me fait l’effet de sortir d’un film d’horreur. Je ne suis pas douée en médecine, mais il m’a semblé évident que l’hématome n’y était plus pour grand chose. Renseignement pris auprès de Belle-Maman, il s’agit très probablement d’une thrombose veineuse, plus communément appelée phlébite. Il fallait donc que j’aille le plus vite possible à l’hôpital pour faire examiner le jambonneau à qui de droit. Dans mon malheur, cela tombait bien puisque je devais retourner à la maison qui rend fou le lendemain, pour passer une IRM.

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Contrairement aux apparences, ceci est un bras.

C’est donc avec un bras baudruche (à prononcer à voix haute, c’est marrant) que je franchissais pour la énième fois le hall de gare et ses épreuves. Vous n’avez pas oublié qu’il fallait prendre un ticket pour aller aux admissions, puis prendre un ticket pour aller au secrétariat de la radiologie : moi non plus, je n’avais pas oublié. J’ai ensuite suivi de nouvelles pastilles, fait un parcours qui m’a semblé contourner tout le bâtiment pour atteindre un nouveau secrétariat où, méfiante, j’ai guetté le distributeur de tickets. Il n’y en avait pas. Bien. J’ai attendu patiemment qu’une secrétaire médicale s’adresse à moi, me confie un questionnaire avant d’aller passer mon IRM. Pendant ce temps, Eric avait été missionné pour prévenir le docteur Carré de ce qu’il arrivait à mon bras. Il est revenu alors que j’attendais mon tour : le docteur ausculterait la chose dès que j’en aurais terminé dans ce secteur. Blasée, je prenais note mentalement que j’allais encore passer beaucoup de temps entre ces murs, mais c’était pour mon bien. Heureusement, j’avais encore et toujours sur moi ma liseuse électronique, fidèle alliée du patient du CHU Côte Basque.

Je n’avais jamais passé d’IRM : une nouveauté de plus dans ma vie. Je n’ai pas été irradiée mais on m’a tout de même injecté un produit appelé « de contraste » via une perfusion qui a agrandi le nombre de trous d’aiguilles que j’avais déjà dans le bras. Après m’avoir vêtue d’une blouse « cul-nu », les infirmières m’ont demandé de m’allonger sur le ventre sur une grande planche coulissante percée de deux énormes trous dans lesquels je devais « mettre mes seins ». Je me suis installée tant bien que mal, avec mon bras boudiné au-dessus de la tête, mes seins plutôt au-dessus des trous que dedans, et on m’a posé un casque sur les oreilles pour atténuer les bruits de l’examen. Une IRM est en effet très bruyante, m’avait-on expliqué, et bruyante au point d’en être désagréable. Afin de m’aider, j’avais donc le droit d’écouter par le biais du casque, un peu de musique diffusée à la radio. Une fois confortablement allongée (confortablement étant un bien grand mot, puisque la partie pleine entre les deux espaces pour la poitrine m’écrasait le sternum, et j’étais plus ou moins calée de partout par des morceaux de mousse), l’examen a commencé. Cela devait durer environ une demi-heure et je n’avais bien évidemment pas le droit de bouger. Le cauchemar a alors commencé : le casque, soyons clairs, ne sert pas à écouter de la musique. Il sert juste à atténuer le vacarme de l’examen.Vous avez déjà tous entendu un marteau-piqueur? Et bien, c’est pire. Il faut imaginer un marteau-piqueur métallique – voire plusieurs- qui ne parvient pas à faire de trou dans une plaque en métal elle aussi, avec un sifflement strident par intermittence qui n’est pas sans rappeler certains mauvais morceaux de musique techno. Quelques percussions interviennent par moments, à tendance infra-basse car ma cage thoracique battait la mesure en rythme toute seule. Le tout à un volume sonore qui ferait exploser n’importe quel sonotone. Moi qui pensais en profiter pour faire un petit somme, c’était définitivement impossible. Une demi-heure après et complètement sonnée par toute ce tohu-bohu affreux, les infirmières m’extirpaient de la planche et m’enlevaient la perfusion. C’est alors que le docteur Carré a fait une entrée magistrale dans le box où je me trouvais. Son regard expert s’est posé sur mon bras et s’est écarquillé : « Ah oui, quand même! » J’avais donc raison de m’inquiéter. Conclusion rapidement faite : « Vous ne sortez pas d’ici, on va venir vous chercher pour passer une échographie ». En trente secondes, le docteur Carré venait de rallonger d’au moins une heure mon temps passé à l’hôpital. A peine rhabillée, un aide-soignant est effectivement venu me chercher. J’ai traversé en sa compagnie le dédale de l’hôpital, mais de l’intérieur ! J’étais dans le saint des saints, dans les pièces que personne ne voit, au milieu des machines, des cafetières, des douches, des ordinateurs, et d’autres objets que je n’ai pas identifiés (et que je ne tiens peut-être pas à identifier, en fait). J’ai été déposée dans une pièce toute blanche carrelée au mur, en compagnie d’un monsieur obèse en fauteuil roulant que j’ai à peine eu le temps de saluer que j’étais déjà embarquée de nouveau par le médecin échographe. Verdict : c’est une thrombose veineuse ! Hourra. J’ai été vite renvoyée dans mon secteur IRM où je devais attendre les résultats de celle-ci.

Et là j’ai attendu. Longtemps. Très longtemps. Des patients arrivés après moi commençaient à repartir, résultats en main, alors que j’entamais un troisième chapitre de mon livre. Mon souci est que je n’ose pas déranger les gens. Je me dis toujours que si on ne m’appelle pas, c’est que ce n’est pas prêt. Je commençais donc à me demander pourquoi mes examens n’étaient pas prêts. S’ils avaient eu un souci à l’imagerie? Et si j’avais quelque chose de plus grave encore? Et si j’avais un cancer généralisé et qu’ils ne savaient pas comment me l’annoncer? Et si…??? Il fallait que je sache avant d’imploser de trop d’hypothèses. Prenant mon courage à deux mains, je me suis levée et j’ai avancé d’un pas lent vers le bureau. J’ai attendu la secrétaire médicale et lui ai expliqué, d’une voix à son plus bas niveau, de quoi il retournait.

– Excusez-moi, Madame, mais il se trouve que j’attends depuis très longtemps et comme je vois des gens repartir alors qu’ils sont arrivés après moi, je me demandais si…?

Question en suspens, car je me demandais si tout plein de choses. Elle s’est éloignée pour aller vérifier où en était le traitement de mon examen et est revenue avec un grand sourire.

– On m’avait dit que vous étiez repartie ! C’est pour cela que je ne vous ai pas appelée ! Vous voulez voir le médecin pour avoir vos résultats?

corbeau16iaLà, j’ai nettement visualisé le petit corbeau qui me passait derrière la tête en laissant des points dans son sillage, comme dans les mangas. J’ai ramassé ma mâchoire par terre pour répondre poliment à la madame que non, j’étais bien là, devant elle, à attendre mes résultats et que oui, je voulais bien voir le médecin, s’il-vous-plaît, merci. Mentalement, je m’exerçais au planté du bâton. Le médecin m’a reçue rapidement, une fois au courant que j’étais toujours là, et il s’est avéré que je n’avais rien de plus que ce que j’avais déjà. Soulagement. J’ai pu rejoindre le docteur Carré dans le service gynécologie, où je rentre sans ticket vu que j’y suis VIP probablement car je suis la seule à ne pas avoir de gros ventre. Le docteur Carré m’a alors fait la minute explicative de ma thrombose avec schéma à l’appui.

Minute explicative : Lors de la pose du port-à-cath, le docteur a « fermé » une veine pour poser le cathéter. Cette veine est une sorte d’avenue dans l’échelon des veines, mais elle n’est pas indispensable car il est possible d’emprunter le réseau secondaire pour arriver au cœur. Il arrive donc parfois que dans cette veine, comme elle est devenue une voie sans issue pour nos amis les globules, il y ait un embouteillage. Et comme les globules n’ont pas de feux de circulation alternée pour s’en sortir, ils restent sur place et forment un caillot. Et hop, c’est la phlébite.

Il faut savoir que c’est un risque finalement fréquent de la pose du port-à-cath, mais que l’on ne m’avait pas prévenue. Donc cela faisait quinze jours que je souffrais le martyre avec mon bras boudiné tout rouge en pensant que j’avais un hématome récalcitrant, tout ça parce que je n’avais pas été prévenue. Je tenais à le dire : ***** (censure oblige). Heureusement, cela allait vite passer parce que j’allais avoir des anti-coagulants sous forme d’injections. Malheureusement, j’allais donc avoir des injections quotidiennes jusqu’à la fin de ma chimiothérapie, préventivement. Cela supposait par ailleurs que j’effectue deux prises de sang par semaine, au moins le premier mois, pour vérifier mes plaquettes. Deuxième passage du petit corbeau derrière ma tête. Je suis repartie de l’hôpital avec une ordonnance pour de l’Innohep, rapidement rebaptisé Imhotep par les amis, bien que cela n’ait aucun rapport. C’est bien évidemment grâce à lui que mon ventre est désormais un arc-en-ciel de bleus. Il faut dire aussi que dès le lendemain matin, nous avons décidé de prendre les choses en main avec Eric et de demander à l’infirmière comment pratiquer nous-mêmes les injections quotidiennes, histoire de ne pas être dépendants pendant les six mois à venir. Tout cela m’avait évidemment pris la journée, et je n’avais pas pu assurer mes cours. J’avais de quoi rentrer en ronchonnant comme il faut.

La douleur de la phlébite ne s’est pas estompée par magie du jour au lendemain, et c’est à coup de paracétamol que j’ai pu tenir les journées qui ont suivi, avec le bras en écharpe contre moi. Je me sentais pitoyable à me traîner cette bobologie à laquelle je ne pouvais rien. L’échéance de la prochaine chimio approchait à grands pas par ailleurs, et je savais que j’allais devoir affronter de nouveau les effets secondaires qui s’étaient estompés avec le temps. Je profitais du week-end pour rejoindre la banda et animer quelques kermesses paroissiales (On donne aussi dans ce genre de manifestations, cela faisait longtemps que je n’avais pas joué pendant une messe… mais c’est une autre histoire !) lors desquelles Eric arrivait en urgence avec mon Dafalgan malencontreusement oublié à la maison pour m’aider à tenir le choc.

Ce week-end là, j’ai eu mes règles. Là, vous vous demandez sûrement pourquoi, d’un coup, je vous parle de ce détail dont tout le monde se fiche et d’ailleurs dont on préférerait se passer. Et bien souvenez-vous :

Docteur Carré a dit :
– Je vous placerai un stérilet en cuivre. Dès que vous aurez vos prochaines règles, vous appelez pour prendre rendez-vous et je vous le pose.

J’étais passée entre les mailles de la fameuse aménorrhée et j’allais pouvoir me faire poser un stérilet ! C’était plutôt une bonne nouvelle pour moi et pour ma vie de couple, soit dit en passant. Le rendez-vous fut fixé au mercredi, à la sortie de ma deuxième cure. J’espérais avoir le temps que cela se passe avant que les effets secondaires ne pointent leur nez. Mercredi matin, à la sortie de mes cours, j’ai donc préparé mon après-midi : prise d’un cachet d’anti-nauséeux pour la chimio, prise d’un cachet d’anti-douleur pour la pose du stérilet, pose du patch anesthésiant pour la perfusion. Une heure d’attente avant que tout cela ne fasse effet et me voilà de retour dans le couloir des Enfers où règne Perséphone. Cette seconde fois, je ne suis pas la surprise du matin : je fais partie des âmes perdues que l’on traite et je franchis aisément le Styx et son Cerbère qui veillent à l’entrée. Je suis installée dans une chambre où se trouvait déjà une femme assez jeune, une quarantaine ou une cinquantaine d’années. C’était difficile à dire car elle portait un turban autour de la tête et ses sourcils étaient tombés. Elle avait les traits tirés et la peau assez pâle. Elle était accompagnée de son mari, un homme corpulent à l’air jovial. L’un comme l’autre avaient l’air d’être des habitués des lieux. Je me suis installée dans le siège vacant à ses côtés et j’ai commencé à lire en attendant les infirmières. Le couple à mes côtés a échangé quelques phrases et le mari m’a interpellée.

– Vous êtes jeune, non, pour être ici ?

J’ai opiné sans trop d’enthousiasme.

– J’ai bientôt 32 ans, oui. Je suis jeune.

La femme a esquissé un sourire triste et m’a demandé d’une voix douce :

– Vous avez quoi?

– Je suis traitée pour un cancer du sein.

Je n’osais pas trop m’immiscer dans son combat mais je m’y risquais quand même :

– Et vous?

Les deux ont eu un léger rire, inqualifiable : amusé mais creux à la fois.

– J’ai eu mon premier cancer en 2004, au sein. Puis il s’est déplacé, il a migré, il a touché plusieurs zones à la suite, même le cerveau. A chaque fois qu’on l’éradique, il revient ailleurs.

Elle m’a montré plusieurs parties de son corps, le ventre, le fois, la poitrine. Puis elle a poursuivi :

– Le docteur Larregain dit de mon cancer qu’il est comme une porte sans serrure. Elle ne sait pas comment le traiter. Elle essaie.

Un abyme s’est ouvert sous mes pieds dans lequel je commençais à contempler l’horreur de cette maladie en face. Bientôt dix ans que cette femme combattait, bientôt dix ans qu’elle subissait ce que je découvrais à peine. Que lui répondre? Elle m’a montré un grand cahier qu’elle tenait sur ses genoux, déjà bien rempli.

– Je note tout là-dedans depuis le début. Mes protocoles, mes médicaments, mes états d’âme. Aujourd’hui, j’ai un nouveau produit, je vais le consigner quand je connaîtrai le nom.

Je me suis sentie petite face à cette femme. Le mari opinait tranquillement à ses propos, silencieux. Que leur dire, à ces gens? Je crois que de toute façon ils n’attendaient pas de moi une réponse. Ils étaient sereins, détendus. L’acceptation, est-cela? Lorsque l’assistante du docteur est arrivée, ma voisine de chambre a évoqué les tracas de son traitement. Elle a demandé davantage de corticoïdes, pour mieux le supporter. Le mari a expliqué qu’ils recevaient du monde le week-end suivant, et qu’il serait bien qu’elle soit en forme pour l’occasion. Je me suis replongée dans mon livre pour me fermer à ce qu’il se passait autour de moi : ma tristesse pour cette femme, mes propres craintes que mon cancer agisse de même, mes questionnements et mes inquiétudes. Les infirmières sont arrivées et ont fait sortir le mari de la chambre pour nous perfuser. Une fois « branchées », la femme m’a de nouveau parlé :

– Ne vous en faites pas, cela ne vous arrivera pas. Dans mon cas, c’est différent.

Et voilà que c’était elle qui me rassurait, qui avait lu en moi comme dans un livre ouvert. J’ai opiné bêtement, maladroitement. J’ai regardé dehors la pluie qui tombait et j’ai enchaîné sur le temps. Mais quelle nouille ! J’aurais voulu dire une phrase intelligente, rassurante, une phrase qui ne soit pas une banalité inutile. Mais je n’ai pas pu, je n’ai pas su trouver de mots. Juste un grand vide au fond de moi qui résonnait d’un seul écho : c’est inutile, il n’y a pas de mots et elle le sait très bien.

Leonard_serie_tv_bd_basile02Le docteur Larregain est alors entrée, me sauvant de cette conversation qui me faisait peur. Elle m’a proposé de leur prêter main forte : le service échographie devait changer de machines et aujourd’hui, un représentant était présent avec des échographes à tester. Si je le voulais bien, je serais emmenée en radiographie après ma chimio, afin que les médecins les essaient. Cela nous permettrait en outre de voir comment la tumeur avait réagi à la première cure. Pourquoi pas, je sers la science et c’est ma joie.

C’est donc ainsi que je me suis retrouvée de nouveau au service radiologie pour une nouvelle échographie. Il s’est avéré que ma tumeur avait déjà bien diminué de taille et que les appareils que le médecin a testé n’étaient pas aussi bons que sa bonne vieille bécane qu’il était forcé de changer mais qu’il adorait. J’ai pu aussi en profiter pour faire ma curieuse avec des questions de profane (« Et si j’appuie sur le gros bouton rouge, là, ça fait quoi? ») mais je ne comprenais pas grand chose aux réponses des initiés : médecin n’est pas pédagogue.

Les effets secondaires de la chimiothérapie commençaient à se faire sentir et il était temps que j’en finisse avec cette nouvelle journée passée à l’hôpital. La pose du stérilet a été un moment des plus désagréables car fortement douloureux, bercée par la voix du docteur Carré, affairée à tenter de placer l’objet, qui répétait :

– Heureusement que vous avez pris le petit cachet, hein ! Qu’est-ce que ce serait sinon !

J’avais effectivement bien fait de prendre le petit cachet car lorsqu’elle s’est enfin exclamée  : « Ça y est, il est en place ! », j’avais commencé à soigneusement recouvrir sa table de cheveux que mes mains, plus que moites, détachaient par petites poignées. Parce que je commençais à perdre sérieusement mes cheveux, il faut le dire. Je suis rentrée chez moi dans un état lamentable. Je me suis roulée en boule sur le canapé, une boule de nerfs à vif en raison des diverses douleurs que je ressentais et des effets secondaires. Et je pensais à cette femme si sereine autour de laquelle la mort tournait, comme un chat joue avec une souris.

  1. Henri dit :

    Toujours aussi captivant, j’attend la suite avec impatience et je suis tout aussi impatient de vous revoir de retour de vacances.

    Un ami pour qui vous comptez
    Henri

  2. Perrine dit :

    Toujours aussi captivant, dur celui ci (maman m’avait prevenue!),
    Ca donne envie de faire une grosse réunion de têtes !!!

    Je pense fort à vous, et dans une semaine je vous embête 🙂

  3. Wolf dit :

    Courage Musyne,

    Forte comme tu es, aucun doute sur qui sortira vainqueur de ce combat !!

    N’hésite pas à te reposer un peu sur les épaules de ceux qui comptent pour toi, et prends soin de ta santé (même si tu dois pour cela sacrifier (un peu ?) ton amour des boissons festives ^^).

    Et comme d’habitude, ton talent pour l’écriture reste incontesté. Continue comme ça, je pense à toi.

  4. Olivier dit :

    Médecin n’est pas pédagogue… en effet, il ne connait pas l’empathie non plus, ni la patience.
    Toi par contre, quelle force de caractère, et quel humour. Tes témoignages sont toujours aussi captivants !

  5. Sandrine dit :

    Un peu limite la méthode, tu balances la bonne nouvelle au début, (cette saleté de boule a diminué de moitié) et tu nous fait flipper un maximum ensuite. Cela ne marche pas. Parce- que le plus important de la partie 6, c’est le début !
    Bisous.

  6. lef dit :

    Bravo pour ces talents de narratrice! Tu es tellement douée que l’on pourrait lire tout ceci comme si c’était un roman de fiction…
    Ce n’est pas une fiction mais une PUTAIN de réalité que le GRANDE écrivaine Emilie va anéantir grâce à sa force et à son courage.
    Muxus.

  7. Musyne dit :

    Une nouvelle fois, merci pour cette avalanche de compliments qui fait gonfler mes chevilles plus sûrement qu’une phlébite… ^^

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