Je suis malade – partie 5 : Aie confiance.

La chaleur écrasante a raison de moi et mon rythme d’écriture ralentit. Je fais cependant au mieux pour poursuivre la narration de mes aventures, espérant que mon cerveau liquéfié ne se répandra pas trop sur la « qualité » de mon récit. Vous remarquerez un léger décalage dans les jours, lié au fait que je commence l’écriture un jour et la termine un autre. Le « aujourd’hui » de cette nouvelle partie était donc jeudi dernier, que le temps passe vite, fichue chaleur.

Merci de me lire, merci de vos encouragements, merci pour tout ☼

Aujourd’hui, c’est la journée des bilans médicaux. J’en suis à la moitié de mes chimiothérapies, il est donc temps de vérifier que tout ce que l’on m’a injecté ces dernières semaines a fait effet. Et à partir de demain, je change de protocole : en termes profanes, cela signifie que l’on va m’injecter un nouveau produit et que je vais devoir retourner à l’hôpital toutes les semaines jusque mi-septembre, au lieu de toutes les trois semaines. Je m’étais habituée à l’ancien produit, et je connaissais les effets qui allaient accompagner chacune de mes cures. Changer a quelque chose d’un peu angoissant après la mise en place de cette forme de routine, et ce changement s’accompagne d’une question non négligeable : vais-je bien supporter ce nouveau traitement? Quels vont être les nouveaux effets secondaires? Et surtout, vais-je pouvoir faire la nouba à partir de mercredi prochain? Car les Fêtes de Bayonne vont commencer, et je serais malheureuse si je suis clouée sur mon canapé pendant que mes amis s’amusent. La dernière chimio m’a laissée sur les rotules, malgré les vacances. Le facteur fatigue accompagne mes journées et les agrémente au choix de : bouffées de chaleur, montée de fièvre, pertes légères de mémoire immédiate, malaises vagaux quand il ne faut pas de préférence. Je prie donc très fort pour que ce nouveau traitement ne m’épuise pas autant. L’oncologue m’a dit que les effets secondaires seraient moindres. J’aie confiance.

Comme me l’avait annoncé le docteur Carré avant de m’implanter mon nouveau gadget dans le buste, j’avais rendez-vous à 8h le vendredi matin pour ma première séance de chimiothérapie. Je m’y rendais la fleur au fusil, n’ayant absolument aucune information sur ce qui allait se passer exactement. La chimiothérapie fait peur, il ne faut pas se voiler la face. Même si j’étais, ce qui me surprend toujours d’ailleurs, plutôt sereine quant à ma maladie, une certaine inquiétude me hantait à l’idée de traverser cette épreuve. Il faut dire que derrière ce mot sont tapies plein d’idées obscures. Je n’avais pas envie d’en passer par là, je n’ai d’ailleurs toujours pas envie d’en passer par là, car ce rituel qui va devenir hebdomadaire me rappelle la gravité de ce que j’ai, la fragilité de ce que nous sommes. Ce vendredi matin donc, c’était avec appréhension que je me rendais pour la première fois à l’hôpital de jour de Bayonne, pour trouver porte close. Le secrétariat n’ouvrait qu’à 8h30, déjà ma journée commençait mal. Un café plus tard, j’y retournai. Plusieurs personnes attendaient, personnes que je ne pouvais m’empêcher de dévisager : sont-elles malades, comme moi? Ont-elles déjà perdu leurs cheveux? J’observais cette faune nouvelle avec une curiosité insatiable, besoin de savoir si le cancer se voyait sur leurs visages. Ce fut mon tour, et j’entrai dans le petit bureau surchargé de paperasse pour m’adresser à une femme d’âge mûr qui pianotait sur un clavier avec un air occupé.

– Bonjour Madame, le docteur Carré m’a informée hier que le docteur Larregain m’attendait dans son service ce matin.

– Votre nom, s’il-vous-plaît?

J’ai donné mon nom, elle a soupiré.

– Vous n’êtes pas dans la liste, attendez.

Elle s’est emparée  d’un téléphone près d’elle.

– Allô, Christophe? Oui, j’ai la surprise du matin avec moi !

tux-kinderMe voilà devenue la surprise du matin. Brièvement, je me suis visualisée en Kinder Surprise puis j’ai attendu de savoir si on allait me déballer de suite ou me renvoyer dans mes pénates.

– Installez-vous dans la salle à côté, Madame, on va venir vous chercher.

J’obtempérai. De toutes façons, je n’allais pas partir en courant, bien que l’envie ne me manquait pas. Je profitai de cette attente pour me documenter, m’emparant de quelques brochures qui trônaient sur un présentoir près de moi : « Bien vivre son cancer », « Le cancer et les proches », « Cancer et fatigue », « Cancer et sexualité », « La radiothérapie », « Perruques Any d’Avray », etc. Je feuilletai sans vraiment lire, m’arrêtant sur les passages qui me concernaient le plus. C’est à ce moment-là que j’ai appris que le terme « guérison » n’était pas employé dans le cadre d’un cancer, ou alors exceptionnellement. On parle prudemment de rémission : c’est moins engageant. Dans le couloir à ma droite, des infirmières s’affairaient dans tous les sens, et j’entendais de façon régulière des machines biper. L’hôpital de jour résonnait de nombreux bips répétitifs et au bout du compte foncièrement agaçants. Une infirmière est venue finalement me chercher. Nous sommes entrées dans le couloir principal de l’hôpital de jour et nous l’avons traversé pour parvenir à la chambre qui m’était réservée. Ce couloir m’a fait froid dans le dos : une atmosphère particulière règne dans ces lieux. Plusieurs chambres sont alignées, porte généralement ouverte : j’aperçois des patients reliés à des perfusions, installés dans des sièges, le regard dans le vide. La plupart du temps, ils sont deux dans la même chambre aux murs blancs. La moyenne d’âge est assez élevée, je suis probablement la plus jeune des personnes que je peux voir. Les bips retentissent avec régularité, des conversations étouffées se font entendre ça et là. Une odeur flotte dans l’air, celle des relents de plateaux-repas mêlés à l’odeur âcre des produits chimiques. Et en sous-note, on peut sentir la peur, le chagrin, la souffrance. Je n’aime pas ce lieu, je n’aime pas m’y rendre, je n’aime pas m’y installer et mêler ma propre peur à celle de toutes les autres personnes qui, comme moi, espèrent de ces produits chimiques une guérison qui n’est finalement que rémission. Je n’ai pourtant guère le choix. Ce jour-là, je suis seule dans une chambre avec un lit. Je suppose que ces chambres sont normalement réservées aux personnes que la maladie rend invalides. Quand je reviendrai, je serai dans un siège moi aussi et avec une autre personne à mes côtés, avec ce que ça peut comporter de pire comme situation, d’ailleurs.

J’étais la surprise du matin et j’emplissais parfaitement mon rôle puisque mon intrusion avait déréglé la mécanique parfaitement huilée du couloir de l’hôpital de jour. Les infirmières se sont succédées dans ma chambre pour me demander diverses informations, parfois plusieurs fois les mêmes, afin que l’on puisse commander mes produits. On m’a posé un patch anesthésiant sur le port-à-cath et fait avaler un comprimé d’Emend, un médicament à la pointe qui permet d’éviter les nausées provoquées par la chimiothérapie, tout cela en quatrième vitesse. En attendant que le patch et le médicament agissent, une infirmière m’a expliqué comment se déroulait la « cure ». Tout d’abord, on allait me faire un électro-cardiogramme puis vérifier ma tension. Ensuite, on me perfuserait et on m’injecterait deux médicaments qui permettent de contrer les effets secondaires du traitement, dont des corticoïdes. Ensuite, il faudrait rincer la perfusion. Puis, on m’injecterait trois produits, avec un rinçage entre chaque. Ces trois produits composent ce que l’on nomme le FEC100, le nom de mon traitement. Le premier produit serait rouge grenadine et il ne faudrait pas que je m’étonne si mes urines devenaient rouges. Les deux autres produits seraient incolores et n’auraient pas d’incidences directes sur mon métabolisme. Le docteur Larregain viendrait me voir sous peu pour m’apporter des précisions sur le traitement. Les bips incessants me parvenaient toujours, lancinants. J’avais envie d’être ailleurs. Une autre infirmière est arrivée et a effectué l’électro-cardiogramme avec une machine pleine de câbles évoquant un poulpe pendouillant dans le vide. Elle a aussi pris ma tension, puis je me suis retrouvée seule dans la chambre. Le temps que je contemple les murs blancs, une énième personne est entrée : l’assistante du docteur Larregain. A peu de choses près, elle m’a répété ce que je venais d’entendre. Puis elle a enchaîné :

– Vous a-t-on parlé des effets secondaires du Fec100?

Non, on ne m’en avait pas vraiment parlé, mais je me doutais de ce qui allait suivre. Son regard conciliant m’en informait déjà.

– Les premiers effets secondaires sont les nausées, parfois les vomissements, mais cela reste rare. Pour contrer ces nausées, on vous va vous injecter des anti-nauséeux puissants et on vous en prescrira à prendre dans les jours suivant votre chimiothérapies. Mais ces anti-nauséeux vont bouleverser votre système digestif, provoquant des constipations : je vais donc vous prescrire des laxatifs. Il ne faudra pas hésiter à les prendre. D’autre part, la chimiothérapie va faire diminuer vos plaquettes : c’est cela qui provoque l’immunodéficience. Comme nous ne pouvons pas vous laisser avec un taux de plaquettes trop bas, nous allons aussi vous prescrire des injections, à faire pratiquer par une infirmière à domicile. Ces injections vont stimuler votre moelle osseuse et donc la production de globules pour faire remonter vos plaquettes. Si vos plaquettes sont trop basses, nous ne pourrons pas pratiquer de nouvelle cure. Vous devrez donc effectuer une prise de sang avant chaque séance. Toutefois, les injections ont aussi des effets secondaires : contractions musculaires notamment, ou parfois une sensation d’étouffement, d’oppression dans la poitrine. Je vais aussi vous prescrire ce qu’il faut pour que cela n’arrive pas.

Et bien ! C’est donc ça, être malade pour de vrai : on vous soigne avec des médicaments tellement nocifs que vous devez en prendre d’autres pour contrer les effets des premiers et d’autres pour contrer les effets des seconds… Et ils osent appeler cela une « cure ». A ce stade là, j’avais plutôt l’impression qu’on allait me récurer. L’assistante est repartie, rapidement remplacée par les infirmières qui venaient me perfuser.

Le docteur Larregain a alors fait son entrée : un bout de femme qui approche de la soixantaine, aux longs cheveux noirs indisciplinés et aux yeux marrons outrageusement fardés de violet. Sa présence a fait cesser les va-et-vient dans la chambre, comme si son statut de chef de ce service lui donnait le pouvoir d’arrêter le temps en ces lieux. Une Perséphone dans les Enfers, voilà ce qu’elle était. Elle s’est assise à côté de moi sur le lit et a posé sa main sur ma nuque pendant que l’on me perfusait, maternelle, autoritaire. J’étais sa patiente et elle le montrait. Elle a de nouveau évoqué mon traitement, ses effets secondaires, les médicaments que j’allais devoir prendre, les progrès de la médecine, les épreuves que j’allais affronter, le temps qui allait passer. Sa voix et son attitude étaient celles d’une mère envers son enfant, sa main massait ma nuque comme pour me relaxer. Je devenais une âme de ces Enfers hospitaliers, je leur appartenais. D’ailleurs, le monde autour de nous s’est effacé alors qu’elle me parlait, personne n’avait son mot à dire en-dehors d’elle et moi. Elle est repartie en me laissant un nombre incalculable d’ordonnances, autant de laissez-passez pour trouver la sortie de ce lieu terrible dans lequel m’avait plongé le cancer.

Les deux médicaments avaient achevé leur trajet vers mon organisme, et mes produits de chimiothérapie étaient prêts. Le premier, le rouge, commença sa lente course vers moi. J’ai suivi du regard sa progression, avec la sensation que c’était un empoisonnement consenti. Est-ce que j’allais percevoir son arrivée dans mon sang? Est-ce que ça allait créer une sensation de froid, de chaleur, une douleur? Le liquide progressait rapidement, suivant les tours et les détours du tube, puis il arriva jusqu’au cathéter, entra en moi. Rien ne se passa. Rien, du tout, si ce n’est que je venais d’entamer ma première chimiothérapie. Bienvenue dans le monde des cancéreux. Lorsque la poche se fut entièrement vidée, le boitier par lequel passaient les tubulures retentit du bip que j’avais remarqué en arrivant de le secteur. Ainsi, tous ces bips étaient des poches de poison vides qui réclamaient qu’on les remplace par d’autres, encore, toujours, incessamment. Une infirmière arriva rapidement et installa la deuxième poche : son contenu passa de même dans mon sang. Le processus fut le même pour la troisième et dernière poche. Nouvellement gorgée de mon médicament empoisonné, je pouvais rentrer chez moi, un rendez-vous pour la prochaine cure dans la poche. Eric, toujours à mes côtés, même si ce lieu le reléguait par sa force médicale au rang de témoin, me surveillait attentivement. Je ne me sentais pas vraiment mal, j’étais plutôt contente d’en avoir terminé, mais je me sentais salie par ces produits qui circulaient en moi, détruisaient les cellules cancéreuses mais aussi les autres cellules, celles qui n’avaient rien demandé. Le couloir des Enfers de l’Hôpital de jour laissé derrière moi, je sentis tout de même un poids en moins sur ma poitrine. Il paraît que les lieux peuvent se charger d’émotions que l’on ressent parfois de façon inconsciente : pour celui-ci, c’est le cas.

Armée de mes ordonnances, nous sommes partis affronter la pharmacie. C’est que j’en avais, des médicaments à prendre, ou à prévoir au cas où tel ou tel effet secondaire se manifeste. La pharmacienne a regardé la liste, a quelque peu cligné des yeux, puis s’est retirée dans la réserve. C’est alors que nous l’attendions que j’ai commencé à sentir que les produits agissaient : mes jambes flageolaient un peu, j’avais chaud au visage, la tête qui tournait, je me sentais nauséeuse et l’image du canapé s’imposait à mon esprit avec des pancartes lumineuses. Je m’appuyai sur le comptoir en attendant, impatiemment, le retour de la pharmacienne. Le temps m’a semblé  long, très long. J’avais la sensation que j’allais m’écrouler à tout moment, je tenais à peine debout. Au bout d’une éternité, la préparatrice est arrivée avec un sac, un vrai sac de courses, rempli. Elle a scanné mes ordonnances, une nouvelle éternité a passé pendant laquelle je n’alignais pas deux pensées cohérentes. Le canapé tournait en fond de tâche. Pitié, laissez-moi rentrer, laissez-moi me rouler en boule et attendre que ça passe… Je fus finalement libérée. Arrivée à l’appartement, j’ai pris le temps de ranger mes médicaments, pour être sûre de ne pas me tromper dans leur prise. MedocsPuis je me suis allongée, moment de soulagement intense. Le monde tournait autour de moi, j’avais chaud, envie de vomir, mal, pas bien. Position fœtale adoptée, plus qu’à attendre que ça passe. Le soir est arrivé rapidement, j’ai pu ingurgiter mon premier anti-nauséeux et manger un morceau sans avoir réellement faim. Mais il fallait que je prenne des forces, mon combat commençait réellement. Je n’allais pas me laisser avoir si facilement. Prenant mon courage à deux mains, ce soir-là, j’ai pris mes partitions, j’ai pris ma flûte et je suis partie répéter avec la banda – je suis membre d’une banda depuis septembre 2012. Nous répétons tous les vendredis soirs. Une banda? Une fanfare du sud-ouest, qui anime les fêtes, les ferias, les événements de la ville à laquelle elle est affiliée ainsi que des environs. La répétition a été un peu difficile, l’apéro, rituel de désaltération bien connu, qui s’en est suivi l’a été encore plus et je me suis échappée rapidement après avoir échangé, de derrière mon brouillard, quelques phrases avec les collègues musiciens. Ce n’était pas bien glorieux, mais je l’avais fait, je pouvais le faire. Revenir de ma chimio et poursuivre une vie presque normale. J’en étais fière : nous sommes peu de choses face à la maladie, quand même.

Ma première nuit après chimiothérapie a été mauvaise : je me suis réveillée très tôt, préférant échapper à mes sombres pensées plutôt que de ressasser dans le lit, à la poursuite d’un sommeil qui n’arrivait pas. Une fois les médicaments ingurgités, je me sentais mieux. J’ai poursuivi ma vie normalement : le dimanche matin, marché. Nous y sommes allés avec des amis, nous avons pris l’apéritif, mangé un morceau avec eux, plaisanté sur ma coupe de skinhead à venir. La vie devait continuer, entrecoupée de siestes indispensables : les produits m’épuisaient. Le dimanche soir, ma sœur est arrivée. Les jours passant,  je me sentais de mieux en mieux. Oh, pas encore la forme olympique, mais je pouvais mener des activités normales tant que j’avais une plage horaire consacrée à ma sieste du matin et de fin de journée.

Mon premier rendez-vous d’essayage de perruques avait lieu le lundi en fin d’après-midi. Le « coiffeur », appelons-le Mickaël, avait une cinquantaine d’année, de petites lunettes carrées, une coupe courte un peu branchée pour contrebalancer ses cheveux gris, des manières distinguées et raffinées tout à fait adaptées à un public de retraitées en manque d’amour, et surtout un petit ventre tout rond qu’il me collait devant le nez à chaque fois qu’il m’essayait une perruque. Il m’avait équipée d’un bonnet de nageuse et il faisait pivoter le siège sur lequel je me trouvais pour me mettre face à lui et enfiler sur ma tête chaque nouvelle coupe. Ses manières dignes d’un salon Jean-Paul Gauthier me perturbaient : je n’étais pas là pour être à la pointe du progrès capillaire mais bien pour trouver comment j’allais camoufler mon futur crâne de tête d’épingle. Disons cependant une chose importante : les perruques sont vraiment bluffantes de nos jours. Le cheveu fait naturel, on ne voit pas la démarcation à moins de loucher dessus, le port de l’objet est plutôt confortable. Tant mieux, car j’allais devoir bluffer une bonne centaine d’élèves peu après la rentrée. Qui se débrouilleraient bien tout seuls pour comprendre comment j’étais passée d’une coupe très courte à une coupe plus longue. J’ai donc essayé plein de perruques : des courtes, des longues, des moyennes, avec frange, sans frange. Je me suis vue blonde, châtain, brune, rousse… J’ai même vu ma sœur dans le reflet à un moment donné ! Mickaël avait réussi à trouver la perruque correspondant à sa couleur et à sa coupe d’il y avait quelques mois. De cet essayage digne d’une journée shopping (Ça me grossit, ça me va mal au teint, ça met en valeur mes yeux, etc.), il en est toutefois ressorti un point à ne pas oublier : le blond ne me va pas. Perrine et moi sommes rentrées à la maison avec un devis très cher et mon moral en berne.

A en perdre la tête !

A en perdre la tête !

Moral en berne, pourquoi donc? D’abord, j’avais mal au bras. D’avoir passé la journée à vadrouiller, je supposais que l’hématome dû à la pose du port-à-cath faisait des siennes. Je ne pouvais plus vraiment lever le bras gauche et j’avais l’impression de l’avoir passé sous un rouleau compresseur : je promettais intérieurement de ne plus faire ma maline et de reprendre mes siestes avec plus de sérieux. Et le reste du moral en berne ne s’expliquait pas vraiment, ou au contraire tout l’expliquait. Je venais d’essayer, pour de vrai et à même pas 32 ans, tout un tas de perruques, certes très bien faites, mais qui commençaient sérieusement à tirer la sonnette d’alarme de mes semaines à venir : chauve, j’allais devenir chauve. Et perdre mes poils aussi, probablement. Et je serais malade, j’allais devoir chaque jour forcer pour me lever, pour bouger, pour combattre ce fichu cancer venu d’on ne sait où. Mes larmes expulsaient cette injustice, expulsaient cette souffrance qui me rongeait de l’intérieur, expulsaient tout ce que je ne pouvais pas verbaliser réellement comme inquiétude, crainte, peur et angoisse. Cet essayage de perruques que j’avais déguisé en jeu était en réalité sordide, triste, maladif et terne. Oui, j’ai toujours aimé changé de coupe et de couleur de cheveux mais avec mes cheveux, bon sang ! Les larmes emportaient avec elles ce moment de faiblesse, ô combien nécessaire, et Perrine comme Eric me serraient contre eux pour soutenir ce pauvre moral qui venait de s’écrouler sans crier gare, dans la cuisine, entre les chips et le rosé.

Le lendemain, il fallait retourner essayer des perruques : je n’en avais clairement pas envie mais je devais en passer par là. J’avais rendez-vous à Grain de Soleil, et finalement, ce fut un rayon de soleil qui égaya ma journée. J’ai été accueillie par Patricia et elle ne se croyait pas dans un salon Jean-Paul Gauthier, au moins. La pièce était pourtant beaucoup plus accueillante que chez Any d’Avray.  Je me suis retrouvée installée dans un grand fauteuil en skaï rose imitation crocodile. Rien que ça. Patricia avait deux atouts de plus que Mickaël : elle était mignonne et elle avait de l’humour. Et un point négatif en moins : jamais elle ne m’a placée devant son ventre pour me mettre une perruque. Au début, on se serait davantage cru dans un bazar : elle piochait des perruques de ci de là, sans aucun ordre, au gré de son inspiration qu’elle prenait en m’observant avec concentration, un doigt sur le menton. Malgré mon refus, elle m’a collé sur la tête un bonnet, un foulard et finalement ce n’était pas si mal que ça. Elle m’écoutait mais écoutait aussi son instinct et se permettait de donner son avis, sans brusquer, sans l’imposer. En une heure, Patricia m’a presque réconciliée avec les perruques. Je suis de nouveau passée par toutes les couleurs et toutes les formes, mais il a bien fallu que j’arrête un choix. Après discussion intense avec Perrine – vous savez comment sont les filles –  nous avons décidé que nous serions fidèles à Patricia, parce que beaucoup plus mignonne quand même, et que nous ferions au plus simple et au plus pratique : j’allais donc choisir une coupe au carré brune. Un basique que j’avais déjà testé de nombreuses fois, indémodable, que je pouvais couper si j’en avais marre et de ma couleur naturelle histoire de la supporter le plus longtemps possible. Le choix de la perruque était fait et je m’étais sortie presque indemne de cette nouvelle épreuve.

Quelques jours plus tard, mes parents sont arrivés de Bretagne. Retrouver sa famille dans les moments difficiles est une source de courage intarissable, toujours. Savoir que l’on peut compter sur cette poignée de personnes qui ne jugent pas et ne font qu’apporter ce qu’elles ont et ce qu’elles sont pour vous aider, c’est le meilleur remède qui existe. Ces quelques jours passés en leur compagnie, bien que le soleil nous ait lâchement abandonnés, ont certainement contribué à ce que ma première chimiothérapie se passe bien. Penser à autre chose, vivre normalement, oublier ce qui ne va pas : voilà ce à quoi je devais m’accrocher. Tant que je le pouvais, je n’allais pas me comporter comme si j’étais malade. Et si je ne le pouvais pas, mon canapé saurait prendre le relais ! Le dimanche a vu le cocon familial se rompre, chacun devait retourner à son quotidien : mais j’étais gonflée d’une énergie nouvelle, prête pour affronter la suite. La rentrée des vacances de Pâques était en effet pour le lendemain et ce n’était pas sans appréhension que j’envisageais mon retour au collège.

  1. Michèle dit :

    lu et je renouvelle mes encouragements pour les épreuves de votre quotidien et mes félicitations pour le style .Merci de vos sourires
    Bon courage à vous.
    Michèle

  2. Sandrine dit :

    « Surprise du matin », sur le coup c’est crispant mais finalement c’est un joli petit nom et puis je suis sûre que l’art de la sieste te fera un bel acquis pour ta vie d’après toutes ces tracasseries.
    En attendant, la croqueuse de mots apprend vite, elle ménage les transitions, le suspens…Bravo.
    A +.

  3. tonton dit :

    J’attends la suite avec impatience, mais ne sacrifies pas les fêtes de Bayonne pour nous, vas y léger sur la bibine mais profites bien. biz

  4. Musyne dit :

    Merci à tous ! Promis Tonton, j’irai léger sur la bibine : de toute façon, avec les médicaments, je suis économique, un ou deux verres suffisent à me rendre toute pompette ^^
    Des bisous !

  5. Soron dit :

    Yeah, un style qui a le style, comme à chaque texte de toi que j’ai lu… 😉

    Et dans le lointain nord, on suit tes écrits et on pense à toi (enfin, en vérité, « on », je ne sais pas, mais moi oui 😉 ). Il n’y a pas beaucoup de mots qui apportent autant qu’un regard ou une présence, mais « on » ( 😉 ) peut toujours croire en la magie des petites pensées…

    Bises ma grande !

  6. Jean Pierre Cabot dit :

    Correction de grincheux : c’est pas la moelle pépinière (San Antonio : Berurier dixit .Jai aussi des lettres ) mais osseuse !
    Tu es forte et a beaucoup d’humour ! Faire d’une sale blague de la vie une chronique aussi talentueuse ,chapeau ! Jp

    • Musyne dit :

      Ah ! Merci, je savais que ce n’était pas la bonne moelle mais je ne me souvenais plus vraiment de ce qu’on m’avait dit. Je vais corriger de ce pas.
      Bisous et encore merci 🙂

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