Je suis malade – partie 13 : La quille.

Il s’en est écoulé du temps depuis la dernière fois où je suis venue ici pour parler de moi. Le jour où je pourrais enfin publier cette dernière partie ne se faisait que trop attendre et puis, enfin, il est arrivé : le bout du tunnel, la quille. J’ai traversé tant bien que mal la longue liste des traitements et je n’ai plus qu’à attendre les verdicts de mes différents médecins. Ils seront bons, c’est évident. Et je ne peux que m’en réjouir, tirer un trait sur ces mois difficiles. Tirer un trait ? Peut-être pas, finalement. Écrire une nouvelle histoire, très certainement, par contre.

J’ai découvert le centre d’oncologie de Bayonne par une belle matinée d’automne. L’œil vif, le nez au frais, j’ai poussé une double-porte vitrée qui m’a conduite dans une nouvelle salle d’attente, avec des sièges en plastique d’un orange passé, des tables basses couvertes de magasines divers et variés, des patients à la mine soucieuse, ou juste vide. J’allais rencontrer mon radiothérapeute, le médecin qui allait m’accompagner dans la dernière ligne droite de mon traitement. Une secrétaire médicale m’a reçue pour établir mon dossier, a pris une photo de moi à l’aide d’une webcam – photo qui, je l’espère, sera effacée après mon passage vu le massacre que c’est, et m’a demandé de patienter. Quelques minutes après, le docteur Blouet m’a reçue dans son cabinet et m’a expliqué en quoi consistait la radiothérapie. J’avais déjà une idée assez précise du programme que je suivrais dans les semaines à venir et il n’a fait que confirmer ce que je savais déjà. J’allais devoir subir trente-deux séances de radiothérapie, à raison d’une par jour en-dehors des week-end et des jours fériés. Ces rayons diminueraient de 40% les risques de récidives de mon cancer, puisqu’ils allaient détruire les dernières cellules malignes qui n’avaient pas pu être retirée lors de l’intervention chirurgicale, celles qui se trouvent dans les ganglions situés sous la clavicule. Ils détruiraient aussi les éventuelles cellules qui auraient pu survivre à la chimiothérapie, des sortes de Mac Gyver des cellules. J’ai appris lors de cet entretien que le docteur Carré avait laissé une marque dans mon sein pour guider le radiothérapeute dans ses soins : à ce jour, j’ignore encore complètement ce que j’ai dans le sein qui ne m’appartient pas, mais je dois avouer que c’est une idée qui peut être assez perturbante quand on y pense.

Lors d’un traitement pour le cancer du sein les médecins vous parlent énormément, mais ils vous examinent très souvent aussi. Je me suis donc vite retrouvée sur la table d’examen, supportant – de plus en plus difficilement, en fait – une énième palpation mammaire. J’ai réussi à prendre un air naturel et dégagé alors que, sa main bien calée sur mon sein, le docteur Blouet m’a fait la longue liste des effets secondaires de la radiothérapie. Je ne les ai pas tous retenus, probablement parce que j’ai du mal à me concentrer quand on me parle en me touchant les seins, mais j’avais bien saisi que le principe des rayons avait quelque chose à voir avec le principe du coup de soleil. Plus j’avancerais dans les séances et plus ma peau risquait de réagir : d’abord, je bronzerais, puis je rougirais, et je terminerais peut-être par peler. Mon sein allait grossir – j’ai demandé s’il n’était pas possible de faire les deux du coup, il n’a pas eu l’air de goûter à mon humour – et il était très probable que je supporterais mal le tissu sur la zone traitée, autrement dit, non seulement le sein, mais tout le pectoral droit jusqu’à la clavicule. Pour pallier ces risques, le docteur m’a expliqué qu’il n’y avait rien à faire : pas de Biafine, c’est une mode dépassée. Pas de crème hydratante, pas de corps gras. Choisir un savon doux, non agressif. Éviter les gommages – sans blagues. Pas d’épilation – au secours. Porter des sous-vêtements en coton : Petit Bateau a peut-être une filière à exploiter là.

Suivre sa radiothérapie en étant au top de la mode.

Le conseil mode du médecin : porter des sous-vêtements style brassière de sport par-dessus un tee-shirt tout simple en coton. C’est un conseil dont j’ai su immédiatement que je ne le suivrais pas, allez savoir pourquoi. Après un bon quart d’heure de présentation du programme des réjouissances, j’ai laissé le docteur Blouet pour retrouver la secrétaire médicale et fixer mes premiers rendez-vous.

Le lendemain, j’étais de nouveau au centre d’oncologie, pestant contre les heures de cours que cela me faisait manquer. Ce premier rendez-vous a été d’une efficacité redoutable : dix minutes montre en main pour prendre les mesures indispensables à mon traitement et fabriquer ma « coque ». Les appareils de radiothérapie ressemblent fortement à ceux que l’on utilise pour passer des scanners : un grand cercle blanc entoure un matelas-planche coulissant. Autour de cet ensemble gravitent un certain nombre de panneaux rotatifs qui viennent se positionner à des endroits bien précis. Pour les guider, les pièces où se déroulent les traitements sont parcourues de rayons laser qui servent à déterminer l’endroit où les panneaux doivent se trouver pour ne pas risquer de traiter le moindre millimètre de trop. Les deux manipulateurs qui m’ont prise en charge étaient armés de règles en fer – comme celles que l’on avait à l’école. Ils ont tourné autour de moi quelques minutes, après m’avoir allongée sur le matelas-planche recouvert d’un oreiller bleu. Ils se sont assurés que j’étais bien installée – autant que faire se peut puisque j’avais les bras au-dessus de la tête ce qui était encore douloureux à ce moment-là – puis en s’aidant des rayons laser, ils ont tracé plusieurs marques, pris plusieurs mesures, et enfin, m’ont tatoué le point de repère central : un vrai tatouage, de la taille d’une micro tête d’épingle qui vient compléter ma collection de grains de beauté. Ils ont ensuite pris plusieurs clichés radiographiques et quand je me suis relevée, l’oreiller bleu s’était solidifié pour former ma coque,  le moule dans lequel je serais placée à chaque séance de façon à reprendre exactement la même position. La séance de repérage était terminée, j’allais pouvoir enfin commencer la radiothérapie. Enfin, pas tout à fait : il me restait la séance d’essai. Elle a eu lieu la semaine suivante, cette séance « pour de faux ». Tout se passe comme lors d’une véritable séance, sauf que la machine ne projette aucun rayon. Il s’agit pour les manipulateurs de vérifier que les mesures sont exactes et pour les patients de se familiariser avec le fonctionnement des machines. En quelques trente-deux séances, j’ai eu le temps d’apprendre par cœur le trajet effectué par les panneaux, en fait.

Ainsi a débuté la dernière ligne droite de mon traitement contre le cancer du sein : un rendez-vous quotidien au centre d’oncologie, que je calais au début tant bien que mal dans ma journée, après les cours, avant les réunions, entre deux séances chez le kiné. Mon bras se rétablissait petit à petit des séquelles post-opératoires et la bride qui s’était formée commençait à disparaître : la position que je devais tenir lors des séances de rayons devenait de moins en moins douloureuse. Les douleurs neurologiques causées par la destruction des nerfs sont demeurées en revanche, le docteur Larregain m’avait prévenue. Elles n’ont toujours pas complètement disparu  : j’ai conservé une ultra-sensibilité de la face interne du bras, qui contraste parfaitement avec une zone complètement insensible aux abords de la cicatrice. Je n’y prête plus vraiment attention si ce n’est lors des manipulations qu’effectue le kiné ou lorsque, malencontreusement, je frotte ces zones différentes.

Nous étions en décembre et le mois de décembre est chargé lorsque l’on est enseignant : fin de trimestre, il n’est pas synonyme d’approche des vacances de Noël comme le croient certains – non non, ne niez pas, je le sais – mais plutôt de contrôles de dernière minute à corriger avant la clôture des notes, de saisie d’appréciations, de conseils de classe et de rendez-vous avec les familles. Mes journées se sont subitement rallongées, mon temps libre s’est évaporé comme neige au soleil au fur et à mesure que mon sein, lui, bronzait. Étant donné que je n’avais pas le droit d’avoir recours à des soins classiques, j’ai pris contact avec Marie-Ange, une personne dont une amie m’avait confié le numéro en me la recommandant chaudement. Marie-Ange est ce que l’on nomme une coupeuse de feu, une personne dont le pouvoir est d’apaiser les brûlures, de les empêcher de s’étendre et d’abîmer les tissus. Et alors, là, il faut savoir que, même au centre d’oncologie, on m’a proposé une liste de marabouteux coupeurs de feu, en m’expliquant que c’était une méthode palliative puisque rien ne marchait réellement. Mon petit esprit cartésien et sceptique a froncé les sourcils, mais mon pragmatisme a tout de même pris le dessus : au pire, cela ne fonctionnait pas. Au mieux, j’évitais de prendre le plus gros coup de soleil de ma vie. Dès la première séance finie, je suis donc allée voir Marie-Ange.

C’est un petit bout de femme adorable et chaleureux. Peut-être qu’à force de couper le feu, elle en a conservé une partie pour le restituer sous forme de chaleur humaine. Et si vous, vous ne croyez pas à son don, cela lui importe peu : ce qui compte, c’est qu’elle y croit. J’ai vécu chez Marie-Ange une expérience que je ne pensais pas vivre un jour : car pour couper le feu, elle souffle sur la zone brûlée. J’ai ainsi pu rajouter « se faire souffler sur le sein par une inconnue » à la longue liste des choses étranges que j’ai faites cette année. Désormais, Marie-Ange n’est plus une inconnue et je lui dois beaucoup, car je n’ai pas vu la moindre parcelle de peau rougir durant mes séances. Je ne garderai aucune marque de ma radiothérapie grâce à la foi et au souffle de Marie-Ange et mon petit esprit cartésien et sceptique n’a plus qu’à bien se tenir. Il faut bien admettre que certaines choses dans cet univers nous dépassent.

Mon emploi du temps du mois de décembre s’est subitement transformé en emploi du temps de ministre et l’épuisement m’a vite gagnée. J’attendais avec impatience les vacances pour souffler un peu et cesser de subir les événements les uns après les autres. Malgré la gentillesse des manipulateurs de la radiothérapie, m’y rendre devenait de plus en plus pénible, surtout lorsque force a été de me rendre compte que je ne verrais pas ma famille pour les fêtes. Un bref rendez-vous avec le docteur Blouet a en effet mis un terme à mes espérances. Il était clair que personne ne m’empêcherait d’arrêter mes séances pour prendre quelques jours de « congé médical » mais il m’a aussi bien fait comprendre que cela diminuerait nettement l’efficacité du traitement, au point qu’il serait probablement dans l’obligation de le prolonger par la suite. J’ai donc tiré un trait sur divers projets, les uns après les autres : passer Noël avec mes parents et ma sœur en Bretagne, passer le jour de l’an avec mes cousins à la montagne, découvrir le visage de la fille de ma cousine, la petite dernière de la famille, née à la fin du mois de novembre. Je n’avais qu’un week-end pour avaler les kilomètres qui me séparent de ces personnes, un week-end passé sur la route pour partir aussitôt arrivée, me fatiguer davantage pour quelques instants volés. La radiothérapie a réalisé ce que la chimiothérapie n’avait pas réussi à faire : m’empêcher de vivre comme je l’entendais. Je n’aurais pas eu ma victoire sur ses séances quotidiennes et répétitives d’à peine quinze minutes : quinze minutes suffisantes pour m’entraver. Tout cela n’était que partie remise, évidemment. Mais ces moments se sont envolés, malgré tout, et ils ne pourront plus être.

A l’approche des vacances de Noël, après plusieurs journées achevées aux alentours de dix-neuf heures, j’en voulais à la terre entière. Là où l’on pensait que je devais me réjouir, je ne voyais plus que ce temps qui s’écoulait trop lentement, ces traitements qui n’en finissaient jamais, ces cheveux qui ne repoussaient qu’à peine. Il me fallait grappiller, millimètre par millimètre, les petites victoires, les petits bonheurs. J’ai affronté mes déceptions et la foule du plus grand centre commercial du coin la semaine avant Noël. Jamais faire mes achats de Noël ne m’a paru aussi difficile que cette année : je déambulais dans les boutiques avec amertume. Mes cadeaux sont restés par la suite dans leur sac de courses pendant de longs jours, jusqu’à ce que je me décide, enfin, à faire les paquets.

Nous aimons, chez mes parents, disposer tous les paquets au pied du sapin. Chaque paquet porte le nom de son destinataire, agrémenté de bolduc, rubans, dessins plus ou moins réussis. Perrine s’installe au milieu des boîtes aux couleurs vives, la lumière joue de ses reflets sur les guirlandes pour que l’on prenne la photo de ce moment de convivialité, toujours joyeux. Le repas que ma mère prépare pour Noël est un véritable festin qui nous mène souvent après minuit. Quand nous étions petites, mon père faisait sauter les plombs pour nous faire croire que le Père Noël passait, et nous adorions chercher des bougies dans toute la maison, le cœur battant, sachant pertinemment que lorsque la lumière reviendrait, nous trouverions au pied du sapin tous les cadeaux de la famille réunis. Désormais, nous nous contentons de nous installer dans le canapé avec le dessert et le champagne, et nous ouvrons les paquets à tour de rôle. Cela peut durer des heures évidemment, et nous nous couchons bien souvent vers les deux ou trois heures du matin. Cette année, le Père Noël s’est servi de la Poste pour envoyer ses paquets. Soigneusement alignés sur la table basse, les cadeaux de ma sœur et de mes parents paraissaient bien seuls. Ils ont bien vite rejoint leurs destinataires, mais les offrir n’a pas eu la même saveur. Le temps se rattrape-t-il vraiment ?

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Des cadeaux abandonnés, menacés par un chat !

Malgré cette amertume, j’ai passé de très bons moments : repas de Noël entre collègues, repas de Noël entre amis, des soirées au billard à Loustaou, des soirées en veux-tu, en voilà, pour dire que je ne me laisserais pas faire, quand même. L’un des concepts les plus novateurs de cette période a probablement été la soirée billard-belette. Pour se faire, vous avez besoin de trois accessoires : un billard, et une fourrure de martre parfaitement conservée, ayant servi d’écharpe dans une autre vie, une voire plusieurs bières fraîches, juste pour se désaltérer en cours de partie. La martre peut alors remplir plusieurs rôles dans la soirée : queue de billard improvisée, obstacle à contourner, chapeau fort seyant, ou juste menace brandie en l’air pour intimider l’adversaire. Ceci pour vous avouer que se vider l’esprit est parfois nécessaire pour avancer : je ne crois pas que les habitants de Loustaou me contrediront, puisque c’est grâce à eux que j’ai découvert ce concept !

Nous avons passé Noël et son réveillon à Bordeaux, avec la famille d’Eric. Ce fut un Noël calme et chaleureux, tout en simplicité, un moment agréable, une bulle d’oxygène au milieu des séances de rayon. J’ai pu profiter des conseils toujours avisés de Belle-Maman, nous avons arrosé la dinde chaponnée d’un vin délicieux et profité de ces moments toujours agréables en famille. Ce fut un bref répit car dès le lendemain, il me fallait retourner encore au centre d’oncologie, refaire encore les mêmes gestes répétitifs, pour quinze minutes qui absorbaient ma journée. Le temps a filé vite vers le jour de l’an, que nous avons passé à Loustaou. Chouette moment de convivialité, où j’ai fortement sympathisé avec une jolie bouteille de vin blanc moelleux – si vous voulez me faire plaisir, pensez-y hein. J’y ai découvert la fondue chinoise, que je recommande ! C’est tout de même beaucoup plus classe de perdre sa crevette dans un bouillon que son bout de pain dans du fromage. Cela m’a aussi éclairée à propos d’une image forte de mon grand-père paternel au sujet de ma grand-mère : « Elle m’est tombée dans les bras comme une carotte dans un bouillon gras ». Probablement l’avait-il rencontrée lors d’une soirée fondue chinoise.

 Avant de reprendre le chemin de l’école, j’ai fait un petit détour par l’hôpital pour mon injection désormais rituelle d’anticorps. Le couloir de Perséphone n’a plus désormais d’ascendant sur moi : j’ai rejoint la légion des âmes damnées qui y errent en terrain connu et les bips réguliers des appareils à perfusion ne m’interpellent plus : c’est la musique qui règne en ces lieux. Ce vendredi-là était un jour de forte affluence à l’hôpital de jour, car les jours fériés décalent les rendez-vous. Je suis restée beaucoup plus longtemps que prévu, mon livre en main, patientant calmement pendant que les infirmières débordées, couraient d’un patient à l’autre. Le docteur Larregain est venue me voir, souriante et confiante :

– Vous avez bientôt terminé, n’est-ce pas ?

J’ai opiné : je savais que ma dernière séance de rayons aurait lieu le 16 janvier : soulagement.

– Je vous verrai à ce moment-là pour faire un rapide bilan. Mais c’est très positif !

Pas de « mais », pas de « au cas où ». De belles affirmations, des futurs prometteurs. Bientôt, ce sera terminé !

Les vacances m’ont requinquée, la rentrée ne m’a pas eue par surprise. J’étais prête à me lancer dans la dernière ligne droite, forte du souffle de Marie-Ange qui chassait loin de moi le feu des traitements. Petit à petit, et plus rapidement qu’il ne l’avait prévu, mon kiné est parvenu à me faire regagner la mobilité de mon bras droit : pas de symptômes inquiétants d’accumulation de lymphe, aucun nuage vers l’horizon là non plus. Le compte à rebours était lancé. Plus que quinze séance. Plus que dix séances. Plus que cinq et puis la dernière est arrivée, comme une libération. J’ai fixé un rendez-vous avec le docteur Blouet, pour la semaine suivante, pour faire le point aussi. J’ai attendu pour me réjouir, j’avais peur du faux pas, du caillou que je n’aurais pas vu et qui aurait pu me faire chuter avant la ligne d’arrivée. J’ai revu le docteur Larregain qui a tenu son rôle de Perséphone jusqu’au bout :

– Nous allons analyser votre biopsie à nouveau, on ne sait jamais.

J’ai lancé un regard interrogatif.

– Votre cancer est hormono-dépendant, donc vous n’aurez pas d’hormonothérapie, mais il vaut mieux vérifier, au cas où.

Ahah ! Je me disais aussi que c’était étrange, d’avoir oublié cette formule consacrée. Mais ce n’est pas grave : nous sommes en 2014 et la roue à tourné, elle devrait le savoir. Le docteur Blouet a été moins sceptique. Pendant qu’il clôturait mon dossier, il m’a laissé feuilleter mes feuilles de protocoles de rayons. Je n’y ai rien compris, évidemment : beaucoup de chiffres, des abréviations, du charabia médical destiné aux seuls initiés, des schémas avec un petit bonhomme Michelin vert, au nez rouge. Il m’a expliqué que ce bonhomme servait à éviter que les médecins se trompent de sens quand ils traitaient un patient : dix ans d’étude quand même, pour en arriver à représenter le patient comme un petit Bibendum vert au nez rouge ! Il était ravi, le docteur Blouet : de ma peau qui avait bien réagi, de mon traitement qui se terminait, de tout !

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La médecine needs you.

Il m’a proposé de récupérer mon dossier quand ils ne seront plus dans l’obligation de le conserver : dans cinquante ans. J’ai décliné, j’espère bien que dans cinquante ans, on brûlera ce dossier ou que l’on en fera des confettis pour les Fêtes de Bayonne. Le docteur Blouet m’a fixé un rendez-vous pour le 21 janvier 2015 : il est impératif qu’il me revoie régulièrement, au cas où les rayons aient touché mon cœur, ou mes poumons. C’est peu probable mais on ne sait jamais. En juin, ce sera l’heure des bilans. En septembre, je terminerai les injections d’anticorps et le docteur Carré m’enlèvera le port-à-cath. D’ici là, je serai allée skier, pendant toute une semaine. J’aurai rencontré ma petite cousine au prénom d’héroine de roman. Je serai allée à Paris, pour un autre concert. Je serai allée embrasser mes grands-parents : à Gruissan, pour savoir si mon grand-père connaît la fondue chinoise ; mais pas à Nîmes, car mes grands-parents maternels sont désormais en maison de retraite, à Perpignan. Ma grand-mère y a repris tous ses esprits et j’ai pleuré en voyant la superbe photo que ma cousine m’a envoyée d’elle avec son arrière-petite-fille dans les bras : elles sont superbes, toutes les deux. Mon grand-père maternel, en revanche, décline encore. La vie reprend ses droits sur lui pour les transmettre à d’autres.

Et moi, j’ai repris mes droits sur elle.

Ici se clôt la dernière partie de ma chronique « Je suis malade ». J’aime cette idée qu’elle s’achève sur une partie 13, comme 2013, année dont je tourne désormais la page. Je suis heureuse du chemin que j’ai parcouru en ces quelques mois, qui furent pourtant immensément longs. Mon kiné me demandait tout à l’heure si ce que j’avais vécu m’avait forgée. Je n’ai pas réussi à lui répondre, car je me pensais déjà forgée. Je ne peux pas dire que j’aime la vie davantage qu’avant, car je l’ai toujours aimée, et c’est probablement ce qui m’a toujours poussée vers l’avant pendant tous ces traitements.

Mais il est une chose indéniable : ce combat m’a rapprochée des gens que j’aime. De mes amis bien évidemment – qui ont été un soutien précieux par leurs mots, leurs gestes et leurs attentions. Aujourd’hui, j’ai une pensée pour certains d’eux particulièrement, car le cancer vient aussi de chambouler leur vie. J’espère leur apporter tout autant que ce qu’ils m’ont apporté. Mes collègues de travail ont été aussi des gens formidables, compréhensifs et à l’écoute. Sans eux, me lever chaque matin aurait certainement été beaucoup plus difficile. Même s’ils ne le savent pas, mes élèves m’ont été d’un grand soutien : j’ai la chance d’enseigner dans des conditions idéales, avec des jeunes adorables – même si je peux clamer le contraire au quotidien. Leurs sourires, leurs caramels pendant ma semaine d’arrêt, et leur respect dans le silence qu’ils ont su conserver sont simplement magnifiques.

Ce combat m’a surtout rapprochée de ma famille. Les liens qui nous unissent nous ont rendus forts dans les épreuves et même si je ne doute pas que nous en traverserons encore – car la vie est ainsi faite – je sais désormais que nous sommes ensemble. Il est difficile de mettre des mots sur tout et sur chacun d’eux : leur générosité a été un refuge, leur amour une bouffée d’oxygène. Ils sont tous formidables.

J’ai quasiment éclusé mon stock de superlatifs, mais ce serait impossible de clore toute cette histoire sans mentionner Eric, qui a su tout au long de ses mois m’accompagner et me soutenir, supporter mes sautes d’humeur, mes coups de blues, mes baisses de moral, mes besoins impulsifs de bouger, mes envies de me changer les idées. Sans sa présence à mes côtés, tout aurait pu être différent. Je t’aime, mon petit Basque.

Une page se tourne, mais elle ne s’effacera pas. Le cancer ne m’a pas forgée, il m’a grandie. 

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Merci à tous, ici, de m’avoir suivie. Vos encouragements m’ont fait chaud au cœur et dieu sait combien la chaleur humaine m’a été indispensable. Ce blog continuera de vivre à travers d’autres écrits, puisque le cancer aura aussi éveillé l’écrivain en herbe qui sommeillait en moi. Si le cœur vous en dit, vous pourrez toujours venir et partager non plus ma vie, mais celle que j’inventerai pour d’autres issus de mon imagination.

Carpe diem !

  1. Perrine dit :

    Ma grande soeur ! Tu me fais pleurer encore.
    Tout ça est quasi enterré c’est vrai !! Je suis fière de toi, a vrai dire et comme tu le sais je l’ai toujours été ( la fannnnn !! ), mais là encore plus pour le courage que tu as eu, pour ce que tu écris, la force aussi.

    J’ai hâte de te retrouver et de passer qques jours avec vous à la montagne !!

    • Musyne dit :

      Beeen, je suis fière de toi aussi, voilà ! Parce que tu as su garder la tête froide, ta bonne humeur – ou ton caractère de cochon, aussi, ton sourire et tout et tout 🙂

  2. Fred (Grizzli) dit :

    merci à toi pour avoir su communiquer aussi bien ton courage et ta joie de vivre malgré tous ces «péripéties» 🙂
    a nouveau, je vous souhaite donc le meilleur pour 2014, et à bientôt !

  3. Iliana dit :

    Je suis très émue de te lire…
    Ton récit renvoie directement au vécu de ma maman et j’y retrouve tant de choses que c’est presque apaisant d’avoir d’autres mots posés sur ce terrible épisode de la vie.
    Je suis tellement contente pour toi de lire ce dénouement, je n’ai pas les mots, mais te lire est un sacré coup de pied aux fesses tout en délicatesse.
    J’espère pouvoir bientôt découvrir ici d’autres textes.
    Plein de belles choses à toi !

  4. Henri dit :

    Je suis tellement soulagé que cet épisode de ta vie soit à présent derrière toi.
    Durant l’année 2013, j’ai admiré ta force et ton courage et voyant 2014 se dessiner, je nous vois fêter cette victoire encore et encore…

    Bisous
    Henri

  5. Emeline dit :

    Une seule chose à dire : MERCI !
    Tout ce que tu écris me touche et ton parcours est exemplaire.
    Je suis persuadée que 2014 sera une superbe année et je vous souhaite à tous les deux que du bonheur.

  6. luis dit :

    Ta vie a les dents longues. Elles poussent comme repoussent tes cheveux et te voilà de plus en plus pequeñita guapita ! Tant de choses t’appartiennent, à toi, ta famille, ton super Eric …. mais au moins, ces deux mots-là n’appartiennent qu’à moi. A toi, plutôt, puisque ton collègue d’espagnol (un de tes deux préférés dans la matière) t’en fit don et te confirme cet hommage.
    A ma place, à ma manière, je suis touché par ton retour dans le soleil, et remercie la vie de pouvoir un petit peu y participer.
    Ton ami « pas toumou », Luis.

    • Musyne dit :

      Un grand merci, Luis 🙂 Pour tes mots, pour le surnom (qui vaut presque le « grande saucisse » de ma mère ^^), et pour tous les moments partagés, passés ou à venir – parce qu’il va y en avoir !

  7. Célia dit :

    Puisses-tu vivre encore très longtemps et continuer de nous émerveiller.

  8. Sandrine dit :

    « Ouais, cool, c’est fini, elle est guérie…ses cheveux, ils vont grandir ? Parce que moi je préférai ses cheveux avant » . Ainsi parle Karlis, vraiment tout content, avec son expression télégraphique. Pour les cheveux, courts ou long, on s’en fout. Pour l’essentiel, je suis très heureuse aussi. Croque bien 2014. Sandrine.

    • Sébastien dit :

      Chère Cousine… (je peux t’appeler cousine?). Ces lignes que nous parcourons avec pleurs, joies, craintes puis au final plaisir sont formidables (normal, c’est toi qui les pond!)
      Très heureux de sentir que l’horizon s’éclaircit pour toi, et par conséquent tous les proches qui « te suivent » et t’aiment.
      Tellement hâte de vous montrer ce qui se cache derrière le petit prénom du roman! ;-b C’est une bouffée de bonheur au quotidien et nous avons hâte de le partager avec toi!
      Bisous de nous 3

    • Musyne dit :

      Ahah ! Il est trop choupi, Karlis 🙂
      Merci, je vous embrasse fort tous les trois.

      Seb, tu peux évidemment m’appeler cousine ! Merci pour ce gentil message, et j’ai hâte aussi de rencontrer la Little Poussine !
      De gros bisous à vous trois 🙂

  9. Malaca dit :

    Je parcours ton blog depuis quelques temps déjà, j’ai ri et j’ai pleuré en lisant tes posts … et je suis très contente que tu puisses refermer la parenthèse.

    Je joue la même partition, mais à l’envers puisque j’ai commencé par l’intervention chirurgicale, et tout ce que tu as vécu je m’apprête à le vivre maintenant. J’espère avoir ta force, ton courage, et ta volonté, et dans les moments de doute je penserai à toi.

    Merci pour ce témoignage d’espoir et de bonheur.
    Prends soin de toi et des tiens.

  10. Marie-Jo et Jean dit :

    Bravo et merci Emilie pour ton courage, ta force et ta manière de nous faire partager ton vécu. Une page se tourne et maintenant, profite bien d’être libérée de ces passages à l’hôpital qui rend fou !
    Tu es très belle avec tes nouveaux cheveux, j’ai bien aimé la dernière photo d’Eric.
    Bon séjour à la montagne avec Perrine, qui pleurera sûrement de joie en te retrouvant et ton super « petit basque ».
    Marie-Jo et Jean

  11. lef dit :

    Tu es un petit bout de femme avec une force de titan : je n’avais jamais douté que tu gagnerais ce combat…
    J’ai été émue aux larmes par ce que tu as traversé, qui faisait résonner pas mal de choses en moi.
    Tu es , par la présente, nommée « modèle-icône », rubrique  » je-ne-me-laisse-pas-abattre-par-la-maladie ».
    Comme pour les membres de l’Académie Française, ce titre est attribué à vie…avec la quasi-obligation de continuer à libérer ta plume pour notre plus grand plaisir!
    Après avoir été émue aux larmes, j’ai des envies compulsives de lectures gaies, amusantes, fraîches comme une ballade revigorante dans les bois au printemps.
    Je peux passer commande ???

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