Historiette n°9 : Un vieux mouchoir.

Allez, je me suis lancé pour défi de publier une nouvelle par mois/mois et demi pour entretenir ce blog. Là, je triche un peu, parce que c’est un texte plutôt ancien que je n’avais jamais publié encore, parce que pas convaincue. Et puis, ça touche quelques sujets sensibles, en vrai. Mais bon… se jeter à l’eau, tout ça.

Un vieux mouchoir

 

L’attention de Martin fut attirée par un objet au sol. C’était un bête mouchoir en tissu : beige à carreaux marron, un vieux mouchoir comme en avait son grand-père. Il semblait recroquevillé au sol, pauvre petite chose abandonnée qui prenait la poussière dans le grenier, témoin des années qui passaient et se ressemblaient.  Martin se pencha et le ramassa, intrigué par la présence insolite de ce bout de tissu dans le grenier, au milieu de tous les cartons qui demeuraient là en maîtres depuis des décennies. Il le secoua ce qui fit jaillir un peu de poussière : il toussa violemment une première fois, puis une seconde. C’est malin, pensa-t-il, voilà que mon allergie fait des siennes. Il relégua le mouchoir dans sa poche sans même y penser alors que son attention était déjà captivée par une autre découverte : un stock de disques vinyles complètement désuets, reluisant dans un carton estampillé : « Bon rock : à conserver ! ». Il en sortit, des étoiles dans les yeux, d’autres trésors qui avaient probablement appartenu à son grand-père : Little Richard, Elvis Presley, Bill Haley… Autant de musiciens qu’il ne connaissait que de renommée mais qui étaient devenus des légendes aujourd’hui. Ringardes, mais des légendes malgré tout. Une vilaine quinte de toux le plia en deux et le ramena à la réalité : son allergie à la poussière l’obligeait à retourner dans le monde des vivants. Il prit sous son bras deux vinyles au hasard et sortit de la pièce.

Après avoir refermé la trappe qui conduisait au grenier, il descendit les marches du petit escalier en bois brut qui menait au premier étage de la maison en se tenant le dos : les heures passées penché sur les cartons du grenier avaient laissé sourdre une douleur qu’il connaissait depuis qu’adolescent, un médecin scolaire à la mine teigneuse lui avait détecté une scoliose. Il allait entrer dans sa chambre lorsqu’une voix stridente l’arrêta :
─ Veux-tu bien descendre une minute ?
Il leva les yeux au ciel, déjà passablement agacé par l’irruption de Josiane dans sa vie. Josiane, sa mère. Une envahisseuse, une empêcheuse de tourner en rond qui allait encore lui balancer à la figure tout ce qu’il avait raté dans sa vie.
─ J’arrive !
Il n’avait pas l’intention de descendre : elle patienterait bien un peu.
Il entra dans sa chambre et fut pris d’une colère féroce. Tous ses posters avaient disparu, tous ! Il n’en restait pas la moindre trace. Un grognement sourd monta de sa poitrine, grognement qui se mua bien vite en quinte de toux. C’était certainement un coup de Josiane ! Depuis plusieurs semaines, elle faisait son maximum pour lui gâcher la vie. Elle avait profité de son absence pour le punir une énième fois d’avoir quitté le lycée alors même qu’il n’avait pas son bac. Elle ne le comprenait pas : user les chaises miteuses d’un établissement scolaire n’était pas fait pour lui. Cela faisait un certain temps déjà qu’il n’avait plus remis les pieds dans ce fichu lycée mais elle s’acharnait pour qu’il reprenne les cours ou qu’il quitte le domicile familial et devienne indépendant. C’était hors de question. Tout le bras de fer avec Josiane résidait là et il était bien déterminé à le gagner, à l’écraser même, malgré ses coups bas. Eh bien il ne lui montrerait pas que la disparition des posters l’avait affecté ! Il ne lui laisserait pas ce plaisir ! Il sortit un des vinyles de sa pochette et le posa sur le vieux tourne-disque qu’il avait descendu lors d’une de ses excursions précédentes. Il l’enclencha et savoura les premiers sons qui flottèrent dans l’air : un bon vieux son à l’ancienne, qui crisse, qui couine, mais tellement vivant. Pas comme les appareils modernes qui dénaturent la musique, qui tuent le son. Il s’allongea sur son lit, un long soupir rauque s’échappant de ses lèvres. Il toussota brièvement pour évacuer les derniers miasmes de son allergie à la poussière. Il s’était toujours senti décalé avec son époque, encore plus depuis qu’il avait arrêté ses études : ce qu’il appréciait par-dessus tout, c’était chiner, emplir ses poumons de l’odeur de la naphtaline et du renfermé, faire miroiter dans ses pupilles tout ce que l’ancien avait de magique à offrir. Il se laissa bercer par les rythmes endiablés de la musique, fredonna quelques paroles dans un anglais approximatif. Le temps se délita à la perfection, filant à toute allure au rythme des guitares.

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  1. Perrine dit :

    J’aime beaucoup celle ci ! Pour plusieurs raisons et aussi surtout parce que c’est toujours aussi bien écrit !!

  2. FRANCOISE dit :

    Quelle belle histoire! et comme c’est bien écrit! c’est émouvant bien sûr mais comme c’est agréable à lire!

  3. Monique et Dominique dit :

    Bravo pour la surprise, le style. On attend les autres avec impatience.

  4. Monique et Dominique dit :

    Bravo !! Pour la fluidite du style et la surprise quant à la chutte …..Belle immagination.

  5. Josh Baskin dit :

    Jolie histoire, bien amenée, de la surprise et du plaisir à lire ces lignes,
    comme beaucoup de tes écrits que j’ai l’occasion de découvrir depuis un petit moment.

    Ne t’arrête pas.

  6. Musyne dit :

    Petit mot pour vous remercier pour vos gentils messages, qui sont encourageants !

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