Historiette n°8 : Noël sans elles

Je n’ai pas laissé de côté l’écriture, malgré l’absence de nouveautés sur ce blog. J’ai plusieurs textes sur le feu, certains sont partis pour des concours ou des appels à textes et j’attends des retours. D’autres sont encore dans ma tête, à moitié sur le papier, sous forme de mots qu’il va falloir que je fasse vivre. Voici l’un des petits derniers, écrit à l’occasion de Noël. Conte sans prétention que j’avais l’intention de mettre ici bien plus tôt, mais l’actualité dramatique en a décidé autrement. Mais chose promise, chose due.

J’en profite pour vous souhaiter à tous, qui passez ici, une très bonne année 2015. Que vos lectures vous fassent rêver et voyager !

Noël sans elles

─ Non, mets-la plus haut, on ne la verra pas sinon.

Lucie se dressa sur la pointe des pieds, en équilibre sur l’escabeau tenu par son père. Elle tendit le bras au maximum et posa l’étoile scintillante sur la pointe du sapin.

─ Là, c’est bien ? demanda-t-elle en pépiant.

─ Parfait, ma puce. Tu peux redescendre.

─ Porte-moi !

Marc saisit sa fille par les hanches et la souleva si haut qu’elle toucha presque le plafond de ses mains tendues. Elle poussa un petit cri de surprise réjoui. Puis il la posa au sol et ébouriffa ses cheveux avec affection.

─ Mais Papa ! Tu me décoiffes ! protesta-t-elle avec sérieux.

Il rigola doucement. Elle était adorable avec ses boucles brunes, ses yeux bleus et ses joues à croquer. Et elle avait déjà un sacré caractère ! Tout le portrait de sa mère. Marc fronça les sourcils : déjà six mois qu’ils étaient séparés. Ce serait son premier Noël en célibataire, sans sa fille. Elle passerait le réveillon avec sa mère : c’était une décision commune, idéale pour tout le monde. Enfin, presque. Marc gardait la petite tout le début des vacances en contrepartie ; il comptait bien en profiter un maximum.

─ Papa ?

─ Oui ma chérie ?

─ Il est beau, notre sapin, hein ?

Marc observa l’arbre avec attention, une main enroulée autour des épaules de Lucie. Ses goûts étaient encore ceux, parfois douteux, d’une fillette de cinq ans – et demi : beaucoup de couleurs, peu d’harmonie, quelques détails pittoresques pour agrémenter le tout. Elle avait notamment tenu à épingler sur la base du sapin certains de ses dessins : cela donnait un résultat pour le moins original, très bariolé. À dire vrai, on ne distinguait plus vraiment le sapin sous toutes ces décorations. Marc sourit et annonça son verdict :

─ Il est original.

Lucie fronça le nez.

─ C’est bien, ça, original ?

─ Oui, c’est bien. Ce sapin est comme toi : unique en son genre et très joyeux !

─ Ah.

Elle n’avait pas vraiment compris mais l’acceptait comme un compliment. Soudain, elle détala vers la cuisine. Marc la suivit du regard, la vit disparaître au coin du couloir puis revenir en brandissant une boîte de chocolats.

─ Que fais-tu ?

─ Je mets un cadeau pour le Père Noël ! Il aura faim quand il viendra ici, il a tellement de maisons à visiter !

─ C’est une gentille attention, mais on devrait attendre le 24 pour les mettre au pied du sapin.

─ Oh. Mais tu feras ?

Ah oui. Il serait seul, ce soir-là. Son cœur se serra.

─ Je ferai oui.

─ Promis ?

─ Promis ma puce.

L’idée de passer Noël sans Lucie, et sans Laura, attristait profondément Marc. Il ressassait les derniers mois avec amertume : comment avaient-ils pu en arriver là ? La voix aigue de sa fille l’arracha à ses sombres pensées.

─ Je suis triste de ne pas faire Noël avec toi.

─ Moi aussi, tu sais. Mais je penserai à toi toute la soirée !

Il s’agenouilla à son niveau et la prit dans ses bras.

─ Et pour l’instant, nous sommes ensemble et c’est l’heure d’aller au village de Noël !

Elle poussa un cri de joie en se dégageant de l’étreinte de son père et courut enfiler ses bottes et son manteau.

 

Le reste de la journée se déroula joyeusement. Les décorations du village, les cabanes en bois aux toits rouges, les lutins chantant sur la place, tout enchanta la fillette qui ne savait où donner de la tête. Ses grands yeux pétillaient encore de plaisir lorsqu’ils rentrèrent, à la nuit tombée. À peine le repas fut-il terminé que Lucie montra des signes de fatigue. Marc la prit dans ses bras et l’amena au lit. Il déposa un baiser sur son front.

─ J’aimerais vraiment qu’on passe Noël tous ensemble.

─ Moi aussi, mais ce n’est pas possible.

Lucie soupira.

─ Vraiment pas ?

─ Tu peux en faire le vœu, au fond de ton cœur et peut-être la magie de Noël le réalisera.

─ Tu crois ?

Non, il ne croyait pas. Mais il l’aurait fait vingt fois s’il avait eu le moindre espoir que cela fonctionne.

– Essaie toujours.

Lucie se concentra, la mine soudain très sérieuse. Elle formulait son souhait, visiblement.

─ C’est fait !

─ Bien, ma puce. Je t’aime, bonne nuit.

─ Bonne nuit, Papa.

 

Dans le salon, l’étoile du sapin scintillait en reflétant les lumières des guirlandes électriques. Le calme régnait dans l’appartement.

 

*

* *

 

Marc fut réveillé par deux événements simultanés. D’abord, un rayon de soleil lui réchauffait la peau à travers une fente des volets. Ensuite, il entendait les babillements de Lucie qui semblait en grande forme. Il s’étira et s’extirpa du lit difficilement. Dans le couloir, les bavardages de sa fille lui parvenaient plus distinctement : elle était en grande conversation avec quelqu’un : une de ses poupées, pensa-t-il. La porte de la chambre était entrebâillée. Il la poussa pour découvrir sa fille, à genoux, dos à lui. Elle ne l’avait pas entendu, aussi poursuivit-elle :

─ Il ne faut pas t’en faire, je vais bien m’occuper de toi. Il faut juste que tu me dises de quoi tu as besoin pour aller mieux.

Un silence.

─ D’accord. Il faudra que je demande à Papa, je sais pas faire moi, je suis trop petite.

Silence de nouveau.

─ Oui, d’accord.

Marc toussota, Lucie sursauta et se retourna vivement.

─ Papa ! s’écria-t-elle. Tu croiras jamais ce qui est arrivé ! Viens voir !

Marc s’approcha de sa fille qui, se levant, venait de découvrir un couffin à poupée. Il s’en approcha, encore à moitié endormi. Au milieu des couvertures que Lucie avait disposées, il vit une poupée, comme une Barbie, mais un peu plus petite. Il ne se souvenait pas que sa fille possédât un tel jouet.

─ Qu’est-ce…

─ C’est une fée !

─ Ah ? Mais d’où vient-elle ?

─ Elle s’est cognée à la fenêtre cette nuit. Elle s’est fait mal.

─ Lucie, ne dis pas de bêtises. Les poupées ne se cognent pas aux fenêtres.

─ Mais si ! C’est pas une poupée, c’est une fée !

─ Mais ce n’est pas possible, les fées n’existent p…

Marc se tut avant de terminer sa phrase. Il jeta un œil à la poupée. Elle était ravissante, aves ses grands yeux bordés de longs cils, ses cheveux dorés qui cascadaient autour de son visage tout pâle. Il émanait d’elle une aura de fragilité et de gentillesse. Elle souriait un peu, ses lèvres avaient la couleur d’une fraise.

─ Elle m’a pas dit son nom.

Lucie se tenait à coté de Marc et venait de s’agenouiller près du couffin.

─ Et elle a une aile cassée.

Marc soupira. Il se demandait où sa fille avait bien pu avoir ce jouet. Peut-être sa mère ? Il lui demanderait. Lucie poursuivit :

─ Elle a besoin de notre aide. On va l’aider, hein ?

Déjà, Lucie repoussait les couvertures qui entouraient la fée et montrait à son père l’ampleur des dégâts. L’aile droite était effectivement bien amochée. Tordue, elle pendait selon un angle improbable sur le côté, complètement inutilisable. L’autre aile était repliée délicatement contre le dos de plastique. Marc se surprit à penser que cela devait être douloureux. Il secoua la tête. Lucie observait chacun de ses gestes, en se mordillant la lèvre inférieure.

─ Attention à ne pas lui faire mal, Papa !

Marc se contraint à manier la poupée avec mille précautions pour faire plaisir à sa fille. Il manipula un peu la partie cassée et annonça son verdict.

─ Je peux la réparer, ce sera simple.

─ La soigner, Papa ! Pas la réparer !

─ Oh, oui ! Pardon.

Lucie observa la petite fée quelques secondes.

─ Elle dit qu’elle te remercie.

Marc esquissa un sourire. Il se prenait au jeu, car il aimait voir les fossettes de Lucie se creuser lorsqu’elle riait. Il lisait dans son regard cette détermination toute enfantine qui la poussait à aller au bout de ses idées.

─ Je vais devoir aller faire quelques courses pour soigner notre patiente. Mais avant toute chose, il faut t’habiller et je dois faire de même. À la douche, donc !

 

Jamais Lucie ne fut aussi rapide pour se préparer. Elle ne cessait de houspiller son père pour qu’il fasse plus vite et en moins de trois-quarts d’heure, ils étaient dans la voiture. Le supermarché était rempli de monde : à quelques jours de Noël, chacun venait faire ses derniers achats, préparer son réveillon ou juste observer les décorations qui rivalisaient de lumières et de paillettes. Marc et Lucie se frayèrent un chemin jusqu’au rayon bricolage. Lucie fit la moue, Marc dut lui expliquer que les pansements ne suffiraient pas. Ils aboutirent à un compromis : après avoir pris une bonne agrafeuse et de la colle forte, Marc accepta de remplacer le chatterton par une bande pour entorse. La longue file aux caisses fit râler Lucie, qui piaffait d’impatience. Enfin, ils quittèrent le supermarché et regagnèrent leur domicile.

Dans la chambre de Lucie, la poupée n’avait pas bougé. Elle semblait les attendre, minuscule et fragile sous les couvertures.

─ Bien. Je vais la descendre à la cave. Hm. Dans la salle d’opération, je veux dire.

Lucie opina, soudain très sérieuse.

─ Elle ne risque rien, hein ? Elle ne va pas mourir, pas vrai ?

─ Non, bien sûr. Je vais en prendre grand soin, ne t’en fais pas ma puce.

─ Je peux rester regarder ?

─ Évidemment.

La cave était la pièce qui impressionnait le plus Lucie, et Marc le savait. Plus sombre que les autres, plus froide aussi, elle était remplie d’objets et d’outils dont elle ne comprenait pas l’utilité et qui lui paraissaient dangereux. Des lames qui coupaient, des pointes qui piquaient, des pinces qui pouvaient mordre… Son père lui interdisait de venir là seule et cela l’arrangeait, elle n’aurait jamais osé. Avec son père, c’était déjà plus rassurant. Mais elle surveillait du coin de l’œil tout ce qui l’entourait. Marc déposa le couffin sur l’établi et se préparer à opérer. Il travailla avec minutie : il redressa d’abord l’aile cassée pour lui redonner sa forme d’origine. Il ajouta un point de colle pour la faire tenir. Il agrafa dans le petit dos de plastique les attaches qui avaient lâché puis il enroula soigneusement le tout dans la bande élastique, en formant une attelle avec deux petits bâtons de bois. Lucie n’avait pas ouvert la bouche durant toute la manipulation, mais Marc l’avait vue grimacer, se mordre les lèvres, se contenir pour ne rien dire, comme si quelqu’un lui avait interdit de parler. Lorsque ce fut terminé, elle poussa un soupir de soulagement et se chargea elle-même de remettre la patiente dans son couffin et de la reconduire dans sa chambre.

─ Papa, ça prendra combien de temps pour qu’elle soit guérie ?

─ Je ne sais pas, ma puce. Plusieurs jours, certainement. Si nous allions manger ?

─ D’accord. Et, elle, que va-t-elle manger ?

─ Hmm… Je ne sais pas. Nous verrons.

 

Après un repas simple – Marc ne cuisinait pas vraiment, depuis qu’il était seul – ils convinrent que la petite fée aurait le droit de manger un biscuit, ce qui était déjà énorme pour elle. Marc ne doutait pas que le biscuit finirait dans l’estomac de sa fille, mais après tout, c’était les vacances et cela ne lui ferait pas de mal. Il la laissa jouer seule dans sa chambre pendant une partie de l’après-midi, et resta sur le canapé à regarder sans les voir des programmes inintéressants. Le visage de Laura s’imposait à lui dès que son esprit vagabondait un peu : ses yeux clairs, sa peau douce, sa chaleur. Elle lui manquait atrocement. Lorsqu’il fermait les yeux, il pouvait sentir encore son odeur et dessiner les contours de son corps du bout des doigts. Mais il revoyait aussi les derniers moments qu’ils avaient passé ensemble, ce quotidien qui les avait achevés, ces larmes qui avaient trop souvent jailli alors que le temps avait raison de leur amour. Puis un jour, elle avait fini par avouer, les mots étaient sortis avec une précision militaire et l’avaient fusillé, le laissant pour mort dans une maison qui ne serait bientôt plus la sienne. Il avait déménagé. La procédure de divorce était en cours. Cela prenait du temps : c’était douloureux, chaque jour, chaque instant. Il aurait tant voulu revenir en arrière, avoir une deuxième chance.

 

Dans le salon, l’étoile du sapin scintillait en reflétant les lumières des guirlandes électriques. Le calme régnait dans l’appartement.

 

*

* *

 

En fin d’après-midi, Lucie arriva en sautillant dans la salon où son père s’était endormi devant la télé. Elle le réveilla vite fait pour lui annoncer que la fée allait déjà bien mieux et qu’elle avait mangé tout le gâteau. Marc sourit, amusé. Ben voyons. Lucie rayonnait de bonne humeur, cela lui fit chaud au cœur. Il avait mal dormi, son sommeil avait été peuplé de rancœurs et d’amertumes qui s’estompaient par bribes maintenant que sa fille était près de lui. Ils convinrent de passer la soirée au cinéma pour aller voir le traditionnel dessin animé de Walt Disney. Lucie était un peu inquiète de laisser la fée seule, mais Marc la rassura en inspectant soigneusement le bandage et l’état général de la poupée. Elle semblait réellement en meilleure forme sous l’éclairage vif de l’ampoule de la chambre. Son sourire semblait même s’être élargi. Lucie avait attaché les longs cheveux blonds en une queue de cheval et elle lui avait certainement colorié les lèvres, car elles brillaient comme sous l’effet d’un gloss. À y regarder de plus près, elle devait même l’avoir maquillée. Son petit visage rond et pâle avait plus de couleur, les joues étaient délicatement rosées. Marc espéra que la poupée n’appartenait pas à une de ses camarades d’école. Ils la bordèrent ensemble et lui souhaitèrent une bonne soirée.

 

Au cinéma, comme au supermarché, la foule se pressait. Alors qu’ils faisaient la queue pour acheter les places, Lucie réclama des bonbons pour la séance. Marc refusa.

─ Tu as assez mangé ce midi, et en plus tu as déjà goûté, protesta-t-il.

─ Mais non !

─ Non ? Et le biscuit alors ?

─ Ce n’est pas moi, tu le sais !

─ Lucie enfin… Ne fais pas ton bébé, tu m’agaces.

Elle se renfrogna.

─ Je fais pas mon bébé, je te jure Papa !

─ Lucie, cette conversation n’a pas de sens. Tu ne peux pas me soutenir que ta poupée a mangé le biscuit.

─ Mais si !

Elle hoqueta, ses yeux s’ourlèrent de larmes. Marc sentit ses épaules s’affaisser. Peut-être sa fille exprimait-elle ainsi son malaise ? Peut-être avait-elle besoin qu’il s’occupe d’elle comme il le faisait avec sa poupée ? Et si elle avait besoin de consulter ? Il s’inquiéta soudain. Il faudrait qu’il parle avec Laura de cette histoire. Il serra Lucie contre lui.

─ D’accord ma puce. On ira te prendre quelques bonbons. Mais pas beaucoup, hein ?

Lucie renifla.

─ Non, pas beaucoup.

La séance se déroula sans anicroches. Lucie adora le dessin animé et oublia bien vite la dispute dans la file d’attente. Elle sortit ravie du cinéma, fredonnant la chanson du générique de fin. Ses yeux avaient retrouvé tout leur éclat et Marc s’en trouvait plus léger. Mais l’ombre de l’inquiétude planait autour de lui et elle n’était pas bien loin. Sa fille était le dernier bonheur qui lui était permis. La perdre l’aurait achevé.

 

De retour à la maison, Lucie se précipita dans sa chambre : elle en revint catastrophée quelques instants plus tard.

─ Papa ! Elle a disparu !

Marc haussa les sourcils.

─ Disparu ? Tu es sûre de l’avoir bien mise dans son couffin ?

─ Oui !

─ Tu as regardé ailleurs dans ta chambre ?

Lucie resta un bref instant interdite, puis fila comme une flèche.

─ Je vais voir ! lui cria-t-elle en disparaissant au coin du couloir.

Marc lui emboîta le pas après avoir déposé sa veste. Lorsqu’il arriva dans la chambre de Lucie, celle-ci avait entrepris de la fouiller dans le moindre recoin. La tension s’accumulait sur son visage. Les sourcils froncés, elle scrutait du regard le moindre recoin, farfouillait dans les placards, les étagères, les coffres à jouets. En vain. Elle agissait dans un silence presque inquiétant. Le regard de Marc fut attiré par le lit. Mais oui, bien sûr ! Il s’en approcha et souleva la couette : la fée se trouvait là, blottie entre l’oreiller et Nours’, le doudou de Lucie – qui n’était d’ailleurs pas un ours mais une créature étrange entre la souris, le chien et le canard.

─ Ma puce, je l’ai trouvée !

Lucie se précipita vers son lit en poussant un « Youpi » retentissant.

─ J’ai cru que tu étais partie ! s’exclama-t-elle en s’adressant directement à la poupée.

Elle marqua un silence, comme si on lui répondait. Marc se souvint de la première fois où il avait vu sa fille parler ainsi avec son jouet.

─ Je ne veux pas que tu partes ! cria-t-elle soudain, la voix haut perchée.

Marc fronça les sourcils. Décidément, ce comportement était des plus étranges. Elle aurait dû faire la réponse, comme dans ses jeux habituels. Elle aurait dû et pourtant… elle agissait comme si la poupée lui répondait vraiment. Bon sang.

─ Tu me promets ?

La voix de Lucie était mouillée de larmes contenues. Elle laissa un petit moment passer puis hocha la tête, deux fois. Puis elle remonta la couette sur la fée qui n’avait pas bougé d’un iota.

─ Tu as entendu Papa ?

─ Hm… Non, pas très bien. Répète-moi ce que t’a dit notre grande blessée.

Lucie prit une grande inspiration, une larme glissa sur sa joue.

─ Elle va mieux… elle va partir, demain elle a dit. Elle est heureuse qu’on a pris soin d’elle. Elle nous dit merci et elle a dit qu’elle nous fera un cadeau pour ça. Et elle a dit que je ne devais jamais l’oublier. Et elle a dit que tu devais pas l’oublier toi non plus.

─ D’accord. On ne l’oubliera pas. Elle est gentille, non ?

─ Oui, très !

Lucie se jeta dans les bras de son père et se mit à sangloter doucement.

─ Je suis triste qu’elle parte ! Je veux pas qu’elle parte, je veux qu’elle reste, comme maman, comme toi ! Pourquoi tout le monde doit-il partir ?

Marc ne sut que répondre à sa fille et se contenta de lui caresser les cheveux doucement. Lui non plus ne savait pas pourquoi les gens partaient. Le visage de la poupée était tourné vers lui et paraissait le dévisager. Dans l’ombre, ses yeux brillaient, comme si elle avait pleuré. Lucie passa du chagrin à la fatigue en un clin d’œil. La journée avait été chargée aussi Marc la mit-il au lit rapidement. Il rejoignit sa chambre de suite, l’esprit embrouillé. Il s’endormit presque aussitôt.

 

Dans le salon, l’étoile du sapin scintillait en reflétant les lumières des guirlandes électriques. Le calme régnait dans l’appartement.

 

*

* *

 

Le lendemain matin, Marc fut tiré du lit par la sonnette. Il cligna des yeux, lorgna l’écran de son portable. Huit heure trente. Qui donc venait à cette heure, le facteur ? Il se leva et enfila un tee-shirt. En sortant de sa chambre, il manqua de heurter Lucie.

─ Papa, papa ?

Elle trépignait.

─ Attends ma puce, je vais ouvrir.

─ Mais Papa !

─ Attends, je te dis.

Il la repoussa gentiment sur le côté pour passer. On sonna de nouveau.

─ Oui, j’arrive, grommela-t-il.

Décidément, c’était une journée qui s’annonçait longue. Lucie sur ses talons, qui ne cessait de marteler ses appels, il parvint à l’entrée et ouvrit. Le cheveu en bataille, les yeux encore collés par le sommeil, il se trouva nez à nez avec Laura.

─ Maman !

─ Laura ?

Marc se sentait gauche face à son ex-femme. Elle était si belle, le nez et les joues rosis par le vent froid de l’hiver.

─ Bonjour, Marc. Bonjour mon trésor.

Elle se pencha pour embrasser sa fille qui l’enlaça avec énergie. Une vague envoûtante de son parfum parvint aux narines de Marc.

─ Je… tu es en avance pour venir prendre Lucie, non ?

─ Je ne viens pas chercher Lucie, Marc. Je… euh…

Elle rougissait, elle perdait ses mots, elle fuyait son regard tout en le cherchant. Marc sentit son cœur bondir dans sa poitrine. Il attendait, il ne respirait plus.

─ Je voudrais nous donner une autre chance, finit-elle par avouer.

Marc ouvrit la porte en grand et laissa passer Laura. Lucie lui tournait autour, sautillante. Elle s’arrêta soudain et attrapa la manche de son père.

─ Papa, papa ! Elle est partie la fée.

Marc sourit. Bien sûr. Il savait désormais ce qu’il ne devait pas oublier : il faut toujours prendre soin de ses ailes si l’on veut pouvoir voler. Lucie l’entraîna par la main dans le salon où Laura attendait sur le canapé, anxieuse. Son cœur se gonfla de bonheur. Ce n’était pas encore gagné, mais il avait une seconde chance de s’occuper d’elles, et de recommencer à voler.

  1. shub dit :

    Merci pour cette belle histoire !

  2. Perrine dit :

    Ouii une jolie histoire qui ne se termine pas mal 🙂
    Moi aussi je veux rencontrer une fée !!

Laissez un commentaire

Le temps imparti est dépassé. Merci de saisir de nouveau le CAPTCHA.