Historiette n°5 : Des flocons pour Edwige.

Cette historiette n°5 est un petit conte de Noël, tout mignon et plein de jolis flocons qui scintillent. Joyeuses Fêtes de fin d’année à tous !       Quelques flocons tombaient paresseusement sur l’herbe givrée. Un nuage de buée se forma sur la vitre lorsqu’Edwige souffla. Son index potelé s’y posa immédiatement et dessina un soleil plein d’enfance.
─ Papa ! Viens voir ! Il neige !
Elle se retourna, un sourire en banane illuminant son visage poupin parsemé de taches de rousseur. Un jeune quarantenaire mal rasé se leva tant bien que mal du canapé dans lequel il était enfoui, absorbé par un programme quelconque de télévision. Il se dirigea vers la fenêtre et posa une main épaisse sur l’épaule de sa fille.
─ Nous allons passer Noël sous la neige, dirait-on.

    Les flocons semblaient s’être passé le mot et dansaient maintenant une gigue féérique. L’herbe commençait à blanchir sous leur éclat gelé. La voix flûtée d’Edwige piailla :
─ Youpie !
Elle sautilla sur place, tourbillonna sur elle-même, petit flocon de chaleur en pamoison devant ses microscopiques cousins. Son père rit légèrement, gagné par le bonheur de la jeune fille. Puis, comme si ce rire avait été une erreur, il se referma de nouveau ; de lourds nuages s’imposèrent dans son regard clair. Il contint un soupir amer, pour ne pas gâcher le bonheur de la petite Edwige qui avait déjà recollé son nez sur la vitre. Elle retenait son souffle cette fois, pour ne pas voiler la vision merveilleuse du petit jardin qui se recouvrait d’un léger duvet cotonneux. Elle tourna ses grands yeux bleus vers lui :
─ Je peux aller jouer dehors, Papa ?
─ Il fait trop froid, Pépète.
─ S’teuplêêêêt !
Le père céda. Comment ne pas céder ?
─ Habille-toi chaudement, alors. Tu mets tes gants, ta capuche. Et tes bottes.
─ Ouiiii !

    Sa voix était un chant d’enthousiasme, une ode à la vie. Comme un papillon, elle s’envola vers sa chambre, virevoltante, légère. Edwige : sa lumière, son amour. Il se rassit et s’enfonça dans le canapé, camouflant entre deux coussins le vide à ses côtés, la chaleur qui lui manquait. Il jeta un regard dépourvu de vie vers le sapin couvert de guirlandes désordonnées, de boules colorées. Une étoile d’argent trônait à son extrémité, jetant son éclat froid dans la pièce. Cette nuit, il se lèverait pour entourer l’arbre de paquets multicolores et chatoyants ; dès le matin, les cris de joie d’Edwige lui feraient faire un pas de plus, encore un pas. Rien que pour elle, puisqu’il n’y avait plus qu’elle.
─ Papa, je suis prête ! Tu viens avec moi ?

    Elle glissa devant lui tel un lutin farceur, les bras levés vers le plafond. Elle était emmitouflée comme un esquimau et son petit nez retroussé dépassait, rose et appétissant, des multiples couches de tissu.  Elle avait même mis un bonnet sous sa capuche.
─ Non, Pépète. Je n’en ai pas envie.
La mine rieuse d’Edwige se fana, juste un peu. Juste assez pour que la joie dans son regard se délite et disparaisse derrière un iris ombragé.
─ On pourrait faire des bonhommes de neige, tous les deux ! Allez !
Mais Edwige voyait bien que c’était inutile. Elle savait qu’elle l’avait perdu, depuis longtemps déjà. Il secoua la tête, comme à chaque fois.
─ Vas-y sans moi. Je te déclare officiellement Miss Bonhomme de Neige 2013 !
Un sourire fugace anima son visage. Elle courut vers la porte d’entrée qui claqua derrière elle. Pierre se renfonça dans le canapé, changea de chaîne et se perdit dans le détachement télévisuel.

    Edwige, elle, pénétra dans l’univers enneigé du jardin. Malgré le froid qui régnait en maître en ce 24 décembre, elle sentait le sang affluer à ses joues et l’envelopper d’une tiédeur bienfaisante. Seul le vent qui soufflait par brèves saccades lui rappelait l’hiver. Et la neige, évidemment, toute cette neige ! Les flocons avaient tellement grossi qu’ils s’écrasaient lourdement sur sa veste, ses bottes, son écharpe, laissant de petits points mouillés et scintillants. Edwige s’avança sur l’herbe qui crissa sous ses semelles en plastique, à la fois croustillante et moelleuse, comme une omelette norvégienne. Elle leva le nez vers le ciel et ouvrit la bouche, les yeux fermés, pour avaler ces étoiles glacées qui tombaient du ciel. Elle tourna ensuite sur elle-même en laissant son rire s’envoler, les bras étendus. La tête lui tourna vite et elle tomba en riant aux éclats, tellement vivante, tellement joyeuse. Allongée au sol les bras en croix, elle ouvrit les yeux sur le tourbillon blanc qui fondait sur elle : un vertige la gagna alors qu’elle observait le ballet incessant des flocons qui chutaient sans répit. Il lui sembla avoir quitté son monde pour pénétrer dans un univers fait de neige, de vent et de nuages gris. Et d’un silence que rien ne venait troubler.

    Ce fut ce silence qui la fit finalement se redresser. C’était trop inhabituel, trop gênant, tant de silence. Presque choquant ! Edwige regarda autour d’elle : une brume blanche l’entourait, et les flocons dansaient toujours, nombreux et épais, aériens. Ils étaient regroupés autour d’elle, attirés par sa chaleur et son petit nez rose si mignon. L’un d’eux se posa dessus pour y mourir aussitôt. Edwige chassa du bout du doigt la petite goutte qu’il y avait laissée. Elle se leva, lentement. Elle n’y voyait pas à un mètre et ce brouillard opaque l’inquiéta soudain. Elle se dirigea vers la porte de la maison, à l’aveugle, mue par le besoin irrépressible de regagner son foyer et son père. Elle fit quelques mètres sans rencontrer aucun obstacle. Rien. Pas même la porte. Était-elle si loin ? Le doute s’insinua en elle, ainsi que le vent froid qui jouait avec les mèches de ses cheveux. Edwige frissonna. Elle avança encore, droit devant elle. Aucune porte ne se profila dans son horizon gris. Les flocons se moquaient d’elle, maintenant. Toute chaleur l’avait désertée, et elle entourait son corps de ses bras pour tenter vainement de se réchauffer, de se réconforter. « Je ne dois plus être loin, le jardin n’est pas si grand ! » pensait-elle. Pourtant, elle aurait dû trouver les marches du perron déjà. « Et si je m’étais trompée de direction ? J’étais pourtant sûre… » Fallait-il faire demi-tour ? Mais si la maison n’était de ce côté, de quel côté était-elle ? Une bourrasque souffla à son oreille, comme un rire méchant qui lui aurait dit « Ouhouhouh, tu es perdue, ouhouhouh ! » Mais on ne pouvait pas se perdre dans son jardin, n’est-ce pas ?

    Une larme coula sur la joue d’Edwige et rejoignit le sol blanc où elle creusa une tombe miniature dans laquelle elle mourut. Ses bottes s’enfonçaient dans la neige épaisse et lourde, pas après pas. D’autres larmes naquirent des grands yeux écarquillés qui tentaient vainement de percer l’épais rideau de brouillard. Edwige n’y comprenait plus rien et son petit cœur était étreint par le froid. Elle appela, de sa voix la plus forte, elle s’égosilla même, hurlant autour d’elle, vers toutes les directions : « Papa ! Papa ! Papaaa ! » Et le vent répondait, implacable : « Ouhouhouh, tu es perdue, ouhouhouh ! » Alors Edwige s’assit sur le sol recouvert de neige, se recroquevilla et pleura à chaudes larmes dans son univers gelé.

    Les flocons poursuivirent leur danse silencieuse et s’amoncelèrent sur le petit corps qu’un sanglot agitait parfois. Cruels petits flocons, eux qui avaient éveillé en leur victime tant de bonheur auparavant ! Oh, nombreux étaient ceux qui mouraient en touchant les vêtements de la fillette, mais leur nombre sans cesse croissant eut raison des quelques miettes tièdes qui demeuraient. Parfois, Edwige les chassait de ses mains gantées, mais bientôt les gants furent entièrement mouillés et le froid mordit ses doigts potelés. Elle imaginait qu’elle se levait et marchait vers sa maison, qui était toute proche. Son père l’attendait sur le pas de la porte et lui ouvrait grand ses bras. Elle s’y précipitait, petite fille apeurée et frigorifiée, et sa douce tiédeur l’enveloppait, protectrice, salvatrice. Mais le plus souvent, elle l’imaginait, morne et vide, enfoncé dans le canapé. Il n’entendait pas ses petits poings qui tambourinaient sur la porte ni son appel désespéré.

    Les images parvenaient à son esprit sans jamais l’atteindre vraiment. Il avait dû changer de chaîne au moins dix fois depuis qu’Edwige était sortie. Aucune importance, rien n’avait d’importance. La flambée de feu du matin s’était bien amoindrie et quelques flammèches léchaient encore une bûche à moitié calcinée. Aucune importance. Il avait toujours froid depuis que son ange avait quitté ce monde. Seul le rire d’Edwige avait encore le pouvoir de faire fondre la gangue de glace qui enfermait durement son cœur.
La bûche craqua, cela le fit sursauter. Une lumière douce inondait la pièce et projetait des ombres aux contours incertains sur le parquet de bois clair. Pierre cligna des yeux et se redressa. Une odeur flottait dans l’air, une odeur sucrée aux notes florales. Il huma profondément et des larmes glissèrent, silencieuses, sur ses joues. Judith lui manquait tellement ; c’était si douloureux qu’un frisson s’empara de son corps, violemment. Il ferma les yeux et son visage se forma derrière ses paupières closes. Il soupira en dessinant le contour de ses pommettes, de ses yeux en amande, de ses fins sourcils châtains. Il fourragea dans son épaisse chevelure et baisa ses lèvres charnues desquelles s’échappait un souffle tiède qui se mêla au sien. Comme c’était bon d’effleurer son parfum, de renifler sa peau, de s’enivrer de ces gestes oubliés et enfouis dans le temps. Tout son corps se tendait vers ce fantasme que son esprit daignait lui offrir : des ondes de chaleur lui déchiraient les entrailles, magnifiquement lancinantes, langoureusement sublimes. Un abîme s’était ouvert sous lui et, appelé par un souvenir fuyant, un rêve enfui, il n’avait pas même esquissé un geste pour se retenir à la réalité. Il forgea dans son esprit chaque parcelle de peau de la silhouette fine de son ange évaporé, il en caressa chaque détail, jusqu’au duvet clair qui naissait sur la chute de ses reins. Un gémissement lui échappa, sourd et rauque, qui s’envola bien vite vers d’autres cieux, vers son ange.

    Seule, Edwige pleurait. Son corps n’était qu’une sourde souffrance, une tristesse insondable. Ses larmes dégringolaient de ses joues et rejoignaient les cristaux de glace qui couvraient l’herbe. Depuis combien de temps était-elle assise, dans cet endroit qu’elle ne reconnaissait plus, qu’elle ne connaissait pas ? Elle était couverte d’une mince couche de flocons volatiles, qu’elle faisait parfois tomber d’un mouvement d’épaule dénué de force. Le souffle qu’elle exhalait formait un nuage de vapeur grisâtre. La brume s’était emparée d’elle et l’avait avalée tout entière, elle ne voyait pas d’autre explication. Elle vivotait dans le cœur de l’hiver et nul doute qu’elle mourrait. Rejoindrait-elle sa mère, qui était montée au ciel avec les anges ? Le tendre visage lui apparut : les grands yeux clairs, les longs cheveux, le sourire doux et sucré comme un bonbon. Edwige appela sa mère, animée d’une énergie nouvelle. « Maman ! Maman ! Mamaaan ! » Le vent ne se moqua pas et les flocons virevoltèrent. Le rideau de brume s’ouvrit pour laisser apparaître une silhouette diaphane, qui fit naître un sourire sur les lèvres gelées d’Edwige. « Maman ! »

    La silhouette avança vers elle, ses pieds nus flottant sur le sol enneigé sans n’y laisser aucune empreinte. Le vent soulevait la robe d’étoiles et de nuages et les longs cheveux ondulaient, laissant de la poussière de rêves dans leur sillage. L’ange tendit ses bras d’opaline vers l’enfant recroquevillée qui s’y blottit, se gorgeant de la chaleur maternelle. « Maman… » répéta-t-elle encore une fois, d’une voix si légère qu’un souffle aurait pu la briser, avant de poser son visage contre la poitrine palpitante. Une odeur flottait au creux du cou d’albâtre, une odeur florale aux notes sucrées. Elle ferma les yeux, si fort que des larmes en jaillirent encore et glissèrent sur la peau  claire de l’ange maternel. Edwige s’envola.

    Pierre ouvrit les yeux sur un monde froid et vide. Tout son corps vibrait encore sous les caresses de son rêve. Ses lèvres savouraient le miel de baisers fantômes. Des ondes de chaleur le parcouraient de la tête aux pieds, sensuelles, délicieuses, et à la fois si vaines dans la lumière crue de la réalité.
Il se redressa soudain inquiet, consulta sa montre. Deux heures s’étaient écoulées : où était passée Edwige ? Il se précipita vers la porte d’entrée et l’ouvrit d’un geste brusque. Personne. Le vide qu’il pensait insondable s’accrut soudain et il sombra. Il appela sa fille, d’une voix puissante, tremblante, gagnée par une angoisse sourde et insidieuse. Il hurla son nom jusqu’à ce que les voisins soulèvent leur rideau, inquiétés par cette agitation soudaine et bruyante. Il tomba à genoux sur le paillasson couleur de terre et prit son visage dans ses mains, gagné par des sanglots sans larmes, si profonds que ses larges épaules en étaient secouées.

    « Papa, pourquoi tu pleures ? »

    Edwige se tenait sur le perron, le visage rougi par le froid, couverte de neige. Elle souriait. Non, elle ne souriait pas : elle rayonnait dans les lueurs mourantes du soleil couchant. Pierre la trouva si belle que son cœur battit plus fort dans sa poitrine, diffusant une chaleur nouvelle, qu’il n’avait jamais fait qu’effleurer. « Papa, j’ai volé avec Maman, tu sais… » Il prit sa fille dans ses bras et la serra contre son cœur qui battait si fort que la glace qui l’entourait explosa soudain en un millier de cristaux. « Moi aussi, Pépète… Moi aussi, j’ai volé avec Maman. »

    Ils retournèrent à l’intérieur, dans le petit salon où brûlait un feu resplendissant qui projetait ses lueurs festives dans les moindres recoins. L’étoile d’argent du sapin scintillait joyeusement. Leurs deux cœurs palpitèrent à l’unisson lorsqu’ils sentirent le parfum doux, à la fois sucré et floral, qui flottait dans l’air et les enveloppait d’un amour immense : l’amour d’une mère, l’amour d’une épouse, qui les unissait plus étroitement que jamais.

  1. Francoise dit :

    J’aime bien tes historiettes….Tout simplement!

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