Historiette n°4 : Page blanche.

Un petit délire d’un soir… Il paraît que l’écrivain en herbe passe toujours par la case de ce sujet.

Attention, le vocabulaire n’est pas des plus châtiés !

Assis devant sa feuille, le regard perdu au loin, Emile mâchouillait consciencieusement le bouchon d’un vieux Bic.

─ Ce que tu écris, c’est vraiment de la merde.

─ Comment veux-tu qu’avec des réflexions pareilles, je parvienne à faire de toi autre chose qu’une feuille blanche ?

Elle ne manquait pas de toupet, celle-ci. C’était bien la première fois qu’une feuille s’adressait à lui comme ça.

─ Non, mais : relis-toi.  » Une blancheur immaculée « … T’es sérieux ? Si les gens n’ont pas déjà lu ça des milliards de fois, je veux bien me faire perforer.

─ Rha ! Mais arrête ! T’es pas là pour critiquer ce que je gribouille sur toi !

Il était vexé, parce qu’elle avait raison. Les quelques mots qu’il venait d’inscrire crevaient de banalité, mais il n’arrivait pas à faire mieux. Elle se gondola sur le bureau :

─ Je t’emmerde hein ?

Il préféra ne pas lui répondre et s’empara de son stylo tout mâchouillé. Il le porta à sa bouche et fit mine de se désintéresser d’elle. Dehors, le temps était maussade, hivernal : quelques flocons perdus tombaient mollement sur l’herbe humide. Elle gloussa. Il se racla la gorge.

─ Allez, fais pas la gueule. Elle va venir ton idée.

─ Bien sûr, si t’arrêtes de me gonfler.

Elle se tut. Il eut sérieusement envie de la déchirer, de la froisser en une minuscule boule et de la balancer dehors avec les flocons. Il se leva et arpenta la pièce, nerveux. Bon sang ! Qu’est-ce qu’il lui arrivait ? Il s’alluma une cigarette. Elle toussa.

─ Mais merde, éteins-moi ça ! Il manquerait plus que je sente le tabac froid en plus d’avoir tes conneries gravées sur la peau.

Il recracha un épais nuage de fumée, perplexe.

─ T’es sacrément vulgaire, pour un bout de papier !

─ Normal, crétin. C’est toi qui m’as fait comme ça. Si t’avais plus de vocabulaire, j’te causerais autrement. Allez éteins ta clope et viens me gratter.

Il écrasa sa cigarette à moitié fumée dans un cendrier qui en comportait déjà une bonne quinzaine. Il se rassit et machinalement, recommença à mâchouiller son stylo. Une goutte de salive tomba sur le papier qui n’avait déjà plus grand-chose de blanc.

─ Putain, fais gaffe ! Tu m’baves dessus, t’es dégueu !

Il inspira longuement, tâcha de garder le contrôle. Il lui devenait de plus en plus difficile de résister aux provocations de cet amalgame de fibres fort en gueule. Pour penser à autre chose, il écrivit. Il jeta sur le ventre strié de lignes ses idées, ses mots, comme ils venaient. Il donna tout ce qu’il avait, avec rage, avec violence : il cracha son verbe. Quand il eut terminé, la luminosité de la pièce avait fortement diminué. Il alluma la petite lampe de chevet pour se relire. La feuille se corna pour lire elle aussi, des coins de l’œil.

─ C’est vraiment à chier.

Le regard d’Emile vibra de fureur. Trop, c’était décidément trop ! Il saisit la feuille par le coin, approcha son briquet, menaçant. Une petite flamme jaillit.

─ Hey ! Déconne-pas ! Tu vas brûler mon pied-de-page !

Elle se recroquevilla un peu sur elle-même.

─ Allez, s’te plaît ! Je retire ce que j’ai dit ! C’est cool ce que tu écris !

Les supplications de la feuille ne firent pas frémir une once de pitié chez Emile.

La flammèche qui grignotait le coin inférieur gauche grandissait et grimpait le long de la marge. Une odeur de brûlé commença à emplir la pièce alors que ses couinements de la feuille se transformaient en hurlements stridents. Il l’observa, mauvais, qui noircissait, petit à petit. Il fit durer la torture, pour son plaisir, en laissant le feu tourner autour de son ventre noirci de mots. Il l’entendait qui articulait désespérément des syllabes qui n’avaient plus aucun sens. Comme cela lui fit du bien ! Ah, c’était de la merde ce qu’il écrivait ? Eh bien voilà, elle n’avait qu’à crever, cette chienne de page blanche ! Quand la flamme parvint au cœur du papier, et que les cris de la pauvre victime se furent éteints, il la laissa tomber dans la poubelle et la contempla qui se tordait encore vainement de douleur, se repliant sur elle-même comme un petit animal agonisant. Il éprouva une satisfaction certaine à la voir s’éparpiller en une multitude de cendres qui voletaient avant de retomber mollement sur le cadavre d’autres feuilles qui s’y trouvaient déjà, brûlées ou bien déchiquetées, démembrées.

Il fit craquer ses doigts, ouvrit le tiroir et sortit une autre feuille blanche d’un paquet déjà bien entamé. Il se remit à écrire.

  1. Henri dit :

    Et quand la crémation fut achevé, sous les cendres, il distingua une petite forme et s’écria :
    – Thibault ? J’ai retrouvé ton lego !

  2. Perrine dit :

    Haaa bien vu Henri !! Faut arrêter avec le lego je n’arriverai plus à dormir.
    Et la pauvre page blanche !!!

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