Historiette n°3 : Le petit soldat – partie 1.

Avertissement : Récit modifié !
Cette nouvelle devait être courte à l’origine, puis finalement, en me prenant au jeu, elle s’est bien allongée. Je vous la propose donc en deux parties, histoire de vous reposer l’esprit entre deux lectures. Loin de l’univers onirique de ma première historiette, ou de l’univers léger de la deuxième, je me suis lancée ici dans un autre de mes genres préférés : le fantastique. J’espère que cela vous plaira.

Chapitre 1 : Le déménagement.

Thibault n’aimait pas sa nouvelle maison. Il la trouvait trop grande et puis vide, aussi. Froide, comme un garage. En franchissant le seuil, il avait découvert les lieux sous le regard confiant de ses parents, qui ponctuaient leur visite de louanges en tout genre :
─ Regarde la salle de bain, comme elle est grande ! Tu pourras prendre des bains !
─ Ce grenier fera une belle salle de jeu, tu ne trouves pas ?
Non, il ne trouvait pas. Le grenier lui faisait froid dans le dos, l’idée de prendre des bains, comme les filles, ne le séduisait pas.
─ Et voilà ta chambre ! On a repeint avec ta couleur préférée, et la moquette est neuve. C’est doux, hein ?
Il plissa les yeux : l’odeur de la peinture fraîche lui piquait les narines. Non, il n’aimait pas sa nouvelle chambre non plus, malgré ses murs verts et sa moquette beige. Elle n’avait pas son odeur, elle n’était pas à lui. Elle le dérangeait. Il n’aimait pas l’idée d’avoir déménagé à cause d’une petite sœur qui n’était même pas née. Il préférait le petit appartement qu’ils habitaient avant, qu’il connaissait sur le bout des doigts, où il avait des cachettes, des secrets. Il se sentait mal dans ces vastes espaces neufs. Heureusement, Dagobert était avec lui : sa peluche préférée, son doudou comme disent les grands qui n’y comprennent rien. Il avait eu Dagobert à sa naissance, c’était un cadeau de son Papi : un chien, un golden retriever, comme il aimait le dire fièrement parce que c’était un mot compliqué. C’était surtout son plus fidèle ami. Il trônait sur le petit lit bleu qu’il avait conservé.
─ Tu es sûr que tu ne veux pas un lit de grand ? avait demandé sa mère.
Il avait refusé et avait préféré conserver une trace de son ancienne chambre, un bout de quelque chose de familier dans cet univers inconnu. A côté de sa chambre, il  avait vu une autre pièce, toute rose et violette, pour sa petite sœur. L’idée d’avoir une petite sœur l’inquiétait : pourrait-il jouer avec elle ? Serait-elle gentille ? Ses parents l’aimeraient-ils plus que lui ? Il était perturbé par tous ces changements. Enfin, c’est ce que la maîtresse avait dit à sa mère, la veille du déménagement. Lui, il savait juste qu’il n’aimait pas sa nouvelle maison et qu’il n’avait pas envie d’y habiter. Mais voilà, il n’avait pas le choix.

Ce jour-là, un lundi de novembre, il s’installait dans sa nouvelle chambre verte. Sa mère l’aidait à déballer ses jouets et à les ranger dans le nouveau coffre à jouet : un coffre au trésor en bois qu’il trouvait chouette quand même. Mais son humeur était morose et la pluie qui tombait en trombes n’améliorait pas les choses.
─ Tu n’as pas l’air content. Quelque chose ne va pas, Thibault ?
─ C’est juste que j’aime pas, ici. C’est pas chez nous.
─ Oh mon chéri… C’est normal que tu sois perdu. Tu vas t’y habituer et tu verras, tu te sentiras vite chez toi !
Il hocha la tête, peu convaincu. Il porta un regard rapide sur le gros ventre rond de sa mère.
─ Elle sera comment ma sœur ?
La question fit glousser sa mère, ce  qui l’agaça. Elle gloussait comme les filles à l’école quand elles avaient des secrets de filles à se dire, des trucs trop nuls.
─ Elle sera très mignonne, et tu auras envie de lui faire des bisous ! Comme tu seras son grand frère, tu devras la protéger : elle sera toute petite et très fragile !
─ Lui faire des bisous ? Beurk, certainement pas ! C’est bon pour les gonzesses les bisous !
─ Thibault, on ne dit pas gonzesses !
─ Pardon Maman.
Les jouets étaient rangés dans le coffre et il était l’heure de passer à table. Depuis que sa mère avait un gros ventre, c’était souvent son père qui cuisinait. Il ne s’en sortait pas trop mal : il faisait souvent des frites et c’était chouette.

Après le repas, Thibault eut le droit de jouer un peu dans sa chambre. Il monta les marches deux par deux, en prenant soin de tenir la rambarde. Il s’installa par terre, près de son lit, sur la belle moquette beige, et sortit ses Lego Star Wars.
La bataille faisait rage sur Tatooine et tous ses soldats Républicains étaient en ligne pour affronter les Impériaux qui étaient en surnombre ! L’issue de la bataille semblait fatale, mais heureusement l’ordre Jedi venait de débarquer et renversait la situation.
─ Vouoôm… Tu vas mourir, sale Sith ! La Force est avec moi ! Vouôm…
Alors qu’Obi-Wan était sur le point de tuer un général Sith avec son sabre laser vert – le préféré de Thibault, une voix intervint :
─ Il est l’heure de te mettre au lit, Thibault. Range tout ça maintenant.
Il obtempéra et se glissa sous la couette à l’effigie de Cars, avec Dagobert. Sa mère l’embrassa tendrement, puis son père vint lui ébouriffer les cheveux d’une main rude mais affectueuse, avant de l’embrasser à son tour.
─ Bonne nuit, p’tit gars !
Il aimait bien que son père l’appelle « P’tit gars ». Cela sonnait comme dans les séries à la télé. La porte fut doucement refermée et l’obscurité enveloppa la chambre.

En pleine nuit, Thibault ouvrit les yeux, soudain complètement éveillé. Il mit un certain temps avant de réaliser où il se trouvait. Il se souvint petit à petit : le déménagement de la veille, la nouvelle chambre. Il bailla profondément et se retourna dans son lit. Mais quelque chose clochait. Il sentit une boule étreindre son ventre, une sorte de malaise inexplicable. La lueur de la lune baignait la pièce d’une clarté fantomatique. Le vert éclatant des murs avait tourné au verdâtre.
─ Chhhhhh… Chhhh…
Quel était donc ce bruit ? L’oppression gagnait sa poitrine alors qu’il regardait avec inquiétude le reste de la pièce. Ses yeux perçaient mal l’obscurité de la pièce.
– Chhhhh… Chhhh.
Il se raidit, aux aguets. Cela venait de sous son lit ! C’était tout proche ! Son imagination d’enfant galopa vers des ténèbres effrayantes : les souvenirs d’histoires que l’on se racontait à la récré, entre garçons, pour faire les braves. Mais il ne se sentait pas brave du tout, en cet instant, le petit Thibault. Il imaginait nettement le corps spongieux d’une créature abominable, aux dents acérées, aux griffes tranchantes, qui n’attendait qu’un moment de somnolence pour le déchiqueter ! Ou pire encore ! L’emmener avec elle dans un monde d’ombres et de douleur, dans un cauchemar sans fin ! Il hurla sans même s’en rendre compte. Une lumière s’éclaira dans le couloir et pénétra dans sa chambre alors que la silhouette familière de sa mère se découpait dans l’embrasure.
─ Thibault ? Que se passe-t-il ? l’interrogea sa mère, paniquée.
Il hoqueta, balbutia :
─ Sous… sous… sous le lit ! Il…il … est là !
─ Oh mon poussin ! Tu as fait un cauchemar !
Elle  s’assit sur le bord du lit et lui caressa le front qui était humide de sueur.
– Pauvre chéri. Ne t’inquiète pas, il n’y a rien sous le lit.
Disant cela, elle se pencha et souleva la couette pour inspecter le lieu en question. Thibault se recroquevilla, persuadé que la créature allait bondir et tuer sa mère. Mais il ne se passa rien. Elle se redressa :
─ Rien du tout sous ce lit ! Absolument rien de plus dangereux que ce que tu y as laissé toute à l’heure.
Elle lui montra un Lego : un soldat Républicain oublié de la dernière bataille. Thibault observa le soldat, perplexe. Ce n’était certainement pas lui qui rampait sous le lit : les Legos ne rampent pas. Sa mère déposa un doux baiser sur sa joue et lui murmura :
─ Rendors-toi mon chéri. Nous veillons sur toi.
Elle remisa le petit soldat en plastique avec les autres, dans le coffre, puis quitta la chambre. Thibault, bien que rassuré par l’intervention de sa mère, se sentit apeuré dès que la porte se referma. Il attrapa Dagobert pour le serrer contre lui et parvint à se rendormir. Il dormit mal, rêva de monstres enfouis, prêts à lui bondir dessus, à déchirer sa peau si fine pour se repaître de sa chair tendre de petit garçon. Lorsque le soleil le réveilla le lendemain, il était épuisé. Se frottant les yeux, il s’assit sur le bord du lit et s’arrêta net. Sous son pied, il sentit un objet, dur et froid. Il ramassa un petit soldat de la République, qu’il contempla, bouche bée.

Chapitre 2 : Le petit soldat.

    ─ Thibault, arrête de mentir!
─ Mais Maman, je ne mens pas !
─ Bien sûr que si, tu mens ! Les monstres n’existent pas donc aucun monstre n’a pu mettre ce soldat sous ton lit.
─ Mais Maman, il n’a pas pu y aller tout seul !
─ Oh, ça suffit ! Monte dans ta chambre.
Sa mère était en colère, même si elle n’avait pas encore vraiment haussé la voix. Il le voyait à sa façon de fumer : vite et sans terminer sa cigarette. Il monta en courant dans sa chambre, se sentant injustement puni, les larmes aux yeux.
─ De toute façon, j’voulais y aller ! Elle pue ta cigarette ! Et puis, c’est même pas ma chambre !
Revanche bien inutile mais nécessaire. Il claqua bruyamment la porte derrière lui, comme le faisait parfois son père quand il se disputait  avec sa mère, pour montrer que lui aussi était fâché. Une fois seul dans la pièce, il laissa libre cours à sa rage : il jeta le soldat  responsable de la dispute contre le mur. Celui-ci rebondit et atterrit avec un petit « pof » sur la moquette, non loin de l’endroit où il l’avait trouvé à peine une demi-heure auparavant. Comme il avait tout rangé avant d’aller se coucher et qu’en plus, sa mère avait regardé pendant la nuit, il avait alors conclu que c’était le monstre qui l’avait mis là et il  était descendu exposer cette preuve irréfutable, selon lui, de la présence d’une créature dans sa chambre. Mais sa mère ne l’avait pas cru. C’était vraiment injuste ! Il ramassa le petit Lego dont le bras s’était cassé en rebondissant contre le mur et le rangea dans le coffre à jouets avec les autres. Puis, il s’allongea sur le lit, saisit Dagobert par une oreille et le colla contre sa poitrine.
─ Tu sais, toi… Tu étais avec moi… Tu sais que je mens pas, lui chuchota-t-il en le caressant.
La porte s’entrouvrit légèrement et la tête de son père apparut.
─ Je peux venir te parler, p’tit gars?
Thibault acquiesça sèchement. Son père se rangeait toujours du côté de sa mère et il venait certainement lui faire la morale. C’était ennuyeux.
─ Alors, tu me racontes ce qu’il s’est passé?
Thibault haussa les épaules.
─ Que penses-tu qu’il lui est arrivé, à ce soldat? Comment est-il arrivé sous ton lit ?
La voix douce et rassurante de son père fit céder la résolution de Thibault de ne pas parler.
─ Maman dit que ce n’est pas possible.
─ Quoi donc?
─ C’est pas possible que le monstre l’a mis là.
─ L’ait mis là, on dit l’ait mis là. Comment est-il ce monstre ?
─ Ché pas, j’l’ai pas vu.
─ Alors comment sais-tu qu’il y a un monstre?
La voix de l’enfant se réduisit à un murmure.
─ Je l’ai entendu… Ca faisait « Chhh » sous mon lit.
Le père resta un bref instant silencieux puis reprit :
─ C’est normal, dans une maison que l’on ne connaît pas, d’entendre des bruits nouveaux. Ils nous paraissent étranges, au début, puis on s’y habitue. Parfois, ce sont des craquements de bois. Parfois, ce sont des grincements de volets ou de portes. Mais ce ne sont pas des monstres. S’il y avait des monstres, ce sont eux qui auraient peur de toi, parce que toi, p’tit gars, tu es un soldat invincible !
─ Nan, je suis un chevalier Jedi !
Son père rit et Thibault aima entendre ce rire qui le réchauffait de partout et lui mettait du baume au cœur.
─ Oui, d’accord un chevalier Jedi. Et ne contrarie pas ta maman en ce moment : ses hormones la travaillent.
─ Ces… quoi ?
Le mot était nouveau. Il sonnait bizarrement et il n’en voyait pas le sens. Son père rit de nouveau, mais la sensation de chaleur ne revint pas. Il riait pour lui seul, d’une chose qu’il ne pouvait pas comprendre, et cela le contraria.
─ Dis-moi !
─ Cela veut dire que ta petite sœur fatigue beaucoup ta maman, alors elle est plus souvent de mauvaise humeur. Il faut être patient, et te montrer gentil avec elle. Et surtout ne pas lui inventer des histoires.
─ J’ai pas inventé !
Les sourcils de son père se froncèrent un peu et Thibault craignit que la conversation, qui jusque-là s’avérait plus agréable qu’il ne l’avait prévu, ne tournât au vinaigre. Mais il se détendit.
─ Bon… Admettons. Je dois aller m’occuper du jardin. Tu veux venir ?
─ Ouiiiii !
C’était le dernier jour des vacances et Thibault comptait bien en profiter un maximum. La dispute s’envola, le monstre disparut, le petit soldat estropié fut oublié : Thibault passa le reste de la journée dehors, sous un froid soleil d’hiver qui ne perçait pas son épais blouson vert. Il aida à tondre, à ramasser l’herbe, à ranger le vieux cabanon au fond du jardin puis à débroussailler la haie qui était une vraie jungle, comme disait son père.

Après un bon décrottage, Thibault enfila son pyjama puis se glissa dans son lit. Sa mère vint le border, toujours la première.
─ J’peux jouer un peu, Maman ?
─ Pas ce soir, mon poussin. Tu sais que demain, il y a école.
─ Oh nooooon !
─ Et si ! Il va falloir se lever tôt et ne pas traîner.
─ J’veux pas y aller, Maman.
Il prit sa voix de bébé pour dire ça en faisant un gentil sourire. Sa mère aime bien quand il fait « sa bouille de mignon ». Elle lui pince la joue et elle cède plus facilement. Mais cela ne marcha pas.
─ Tu n’as pas le choix, Thibault. Pense à tous tes copains que tu vas retrouver !
Cela fit germer une idée dans sa tête de petit garçon. Il allait pouvoir raconter l’histoire du monstre et du soldat au bras cassé. Non pas cassé : arraché, ce serait mieux ! Par l’affreux monstre spongieux: le Voraptor ! Ou Tyrannolligator… ou mieux encore : le Déchiqu’voreur ! Oui ! le Déchiqu’voreur, ce serait du plus bel effet ! Puis ses copains, eux, le croiraient. Il pourrait en rajouter pour se faire mousser : dire que le monstre était vraiment trop moche avec des dents comme dans Piranhas 3D. Il n’avait pas vu le film, juste l’affiche qu’un copain avait ramenée en secret à l’école : elle lui avait fait forte impression. Il ajouterait que le monstre avait eu peur de lui et s’était donc rabattu sur le Lego, proie bien plus faible et qu’il lui avait déchiqueté le bras en moins de trois secondes ! D’ailleurs, où était-il ce petit soldat ? Il regarda autour de lui et le vit posé, sur son bureau d’écolier. Parfait, il le prendrait comme preuve. Il se laissa embrasser par sa mère, un peu rancunier de la dispute du matin. Son père entra alors qu’elle sortait, tendit la main vers son fils et lança en souriant :
– Give me five !
Fièrement, Thibault tapa dans la main de son père puis se blottit contre Dagobert. Il appréhendait un peu le moment de solitude qui allait venir, mais se rassurait en songeant aux aventures qu’il raconterait le lendemain matin et au succès qu’il aurait à coup sûr. Son père éteignit la lumière et ferma la porte lentement, après un dernier « Bonne nuit, p’tit gars ! ».

Il ouvrit les yeux d’un coup, dans une obscurité des plus complètes. Pas de lune, pas de lueur : juste des ténèbres, profondes, insondables, angoissantes. Il faisait un froid de canard dans la pièce. Instinctivement, il tendit le bras à la recherche du corps soyeux de Dagobert, qu’il attrapa et ramena près de lui. Où était-il ? Il sentit son cœur s’affoler, s’emballer. N’y avait-il pas une forme qui bougeait contre le mur ? Ne voyait-il pas une tête difforme ouvrir une bouche immense et bordées de longs crocs ? Il commença à trembler de froid, de peur, apercevant des ombres menaçantes partout autour de lui. Son regard s’habitua petit à petit et il discerna ce qu’il avait pris pour un monstre à la tête immonde : sa chaise de bureau, sur laquelle était posé son cartable à roulettes. Sur la poignée tirée vers le haut, la capuche de sa veste. Il s’autorisa à respirer et se souvint qu’il avait déménagé. Il n’arrivait pas à se faire à l’idée et décidément, il n’aimait pas sa nouvelle maison, et encore moins sa nouvelle chambre. Un craquement soudain le fit sursauter et serrer Dagobert encore plus fort. Un faible couinement s’échappa de ses lèvres. Non, non, non… il n’aimait pas sa chambre. Il aurait tout donné pour être ailleurs, même sa collection de cartes Pokemon. Il tenta de se souvenir des paroles de son père, sans succès. Son esprit à l’imagination débridée galopait déjà loin dans des contrées affreuses. Soudain, cela recommença.
– Chhhh…. Chhhh.
Oh, non, pitié, non non non non…
– Chhhh…. Chhhhh…..
La panique l’envahit sans concession.
─ Mamaaaaaan ! Maman, Maman, Mamaaaaaan ! Maaam…
Sa voix se cassa sur la dernière syllabe. De grosses larmes roulaient sur ses joues. Une lueur crue l’éblouit lorsque sa mère entra dans la chambre.
─ Thibault? Qu’y-a-t-il encore?
Le ton de reproche le désarçonna et le fit sangloter de plus belle, mais le chuintement avait cessé. Sa mère s’assit sur le rebord du lit et posa une main chaude sur son front, réconfortante malgré l’agacement qu’il percevait. Entre deux hoquets, il  parvint à articuler :
─ Sous… sous… sous le lit !
Un soupir s’échappa des lèvres de sa mère.
─ Thibault, je t’ai déjà dit qu’il n’y avait rien sous ton lit.
─ Sisisisisi, Maman, je te juuure !
Nouveau soupir.
─ Et pourquoi tu as ouvert la fenêtre ? On se croirait au Pôle Nord ici !
─ J’ai pas ouvert la fenêtre !
─ Thibault, arrête de me mentir ! Et je te promets que malade ou pas, tu iras à l’école demain !
─ Mais Mam…
─ Tais-toi ! Dors maintenant et arrête de faire n’importe quoi.
Elle ferma la fenêtre brusquement puis quitta la chambre d’un pas nerveux, marmonnant. Il comprit vaguement  « ferait tout pour manquer l’école » et trouva que c’était vraiment injuste d’être tout le temps accusé de tout quand on était innocent. Le calme revint, l’obscurité reprit ses droits. Thibault remonta la couette au-dessus de son visage et attendit.

Chapitre 3 : L’accident.

    Lorsque son père vint le réveiller au matin, Thibault dormait profondément, blotti contre sa peluche. Il se frotta les yeux et se redressa, ensommeillé, se remémorant la nuit passée à angoisser.

─ Dépêche-toi, tu vas être en retard !
Thibault se traina hors du lit et partit engouffrer son petit déjeuner avec un appétit féroce. Après une rapide toilette, il voulut s’emparer du petit soldat manchot pour le mettre dans son cartable. Mais il n’était plus sur le bureau. « Maman a dû le faire tomber cette nuit. Ou bien Papa ce matin », pensa-t-il. Il s’agenouilla et chercha. Il finit par le retrouver, sous son lit. Comment avait-il bien pu arriver là ? Une fois le Lego relégué au fond d’une poche, Thibault quitta sa chambre avec un soulagement certain : il s’y passait trop de choses qui lui faisaient peur et qu’il ne comprenait pas. Cependant, les appels répétés de sa mère l’avaient convaincu de remettre à plus tard ses réflexions.
La journée à l’école fut agitée : il s’était battu avec un élève des grandes classes, un CM2, qui s’était moqué de lui et de son Lego alors qu’il le montrait aux autres. Le grand l’avait fait tomber et son pantalon s’était déchiré. Pour se défendre, il lui avait fait saigner la lèvre d’un coup de poing bien placé. Il s’était aussi fait reprendre plusieurs fois par la maîtresse pour son manque de concentration : mais comment se concentrer quand un Déchic’voreur vivait sous votre lit ? Comme il se voyait mal expliquer à la maîtresse ce qui lui arrivait, il avait préféré se réfugier dans le silence, ce qu’elle avait pris pour de l’insolence. La fin de la journée approchait et Thibault pressentait qu’elle allait mal tourner. Il avait raison. Quand sa mère vint le chercher, la maîtresse l’interpella. Elles s’éloignèrent pour discuter entre grandes personnes et quand sa mère revint, elle avait sa tête des mauvais jours. Qu’est-ce qu’il allait prendre dans la voiture ! Et peut-être même au goûter ! Le trajet fut une horreur. Sa mère lui reprocha tout, jusqu’à l’accuser de l’empêcher d’arrêter de fumer. Il ne voyait pas pourquoi ce serait de sa faute : si elle voulait arrêter, elle n’avait qu’à le faire. Il fut puni de dessert pour le soir, de console pour les trois week-ends à venir et consigné dans sa chambre pour tous les soirs de la semaine. La punition était illégitime, il n’avait rien fait pour la mériter. Il n’écoutait plus les propos de sa mère et se contentait de regarder le paysage défiler, le front collé à la vitre, des larmes chaudes coulant sur ses joues. Tout ça, c’était la faute de la nouvelle maison : s’ils n’avaient pas déménagé, cela ne serait pas arrivé. Rien ne serait arrivé. Et sa mère l’aimerait toujours et, au lieu de le punir, elle lui parlerait des cookies qu’elle avait cuisinés pour lui dans l’après-midi et lui proposerait d’aller les manger au parc. C’était nul, d’avoir déménagé.

    ─ Aaaaaaaaaaah !
Le cri strident déchira la nuit paisible, suivi d’un bruit sourd et mat. Thibault se réveilla en sursaut. Il regarda autour de lui, toujours pas familiarisé avec les murs de sa chambre verte, puis sortit de son lit. A tâtons, il se dirigea vers la porte de sa chambre sous laquelle il apercevait la lumière du couloir. Il entendit des pas précipités avant même d’avoir ouvert et sut que quelque chose de grave était arrivé. Il entrebâilla la porte, risqua un œil.
─ Oh mon Dieu ! Ne bouge pas, je vais appeler les pompiers !!
Thibault sortit, soudain paniqué. Le dos de son père accroupi lui cachait le corps de sa mère, dont il n’apercevait que les pieds. Lorsque son père se redressa, son regard fut immédiatement attiré par le sang. Tout ce sang… Il n’en avait jamais vu autant. C’était affreux ! Il resta tétanisé sur le seuil de sa chambre, obnubilé par la vision de sa mère baignant dans un carmin sombre, si sombre ! Il entendit, comme dans un rêve, lointaine et déformée, la voix de son père qui contactait les urgences. Comme un automate, il s’avança vers sa mère. Il distingua son visage pâle, un filet de sang souillant sa joue, ses yeux troubles, fixés vers le sol, sa bouche grimaçante, de laquelle un souffle saccadé s’échappait. Il descendit son regard vers son ventre, qu’elle tenait à deux mains et d’où semblait venir tout le sang qui s’étalait en flaque sur le parquet du couloir.
─ Maman… ? Tu vas bien ?
Sa voix lui sembla déformée, trop faible, trop aiguë. Il savait que non, elle n’allait pas bien. Mais il ne comprenait pas, il ne saisissait pas. Son esprit fonctionnait au ralenti, le protégeant de la réalité crue, de la violence des images qui l’assaillaient. Son père revint au pas de course et s’accroupit de nouveau près du corps gisant, sans même le voir.
─ Ils arrivent, ma chérie ! Tiens bon… Oh, je t’en prie, tiens bon…
Thibault vit des larmes rouler sur les joues de son père et cela fut comme un électrochoc. Il comprit que la situation était dramatique, et se mit lui aussi à pleurer, à sangloter avec force, répétant « maman, maman, maman » en boucle, comme une formule magique pour la protéger, la sauver. Le temps sembla s’étirer. Les pompiers arrivèrent enfin et l’un d’entre eux vint directement vers lui.
─ Viens me montrer ta chambre, jeune homme. Tu veux ?
Non, il ne voulait pas. Il voulait rester avec sa mère, mais le pompier, un grand gars avec une moustache noire, lui prit la main et l’emmena avec lui. Thibault le suivit sans réfléchir, sans cesser de regarder sa mère, son visage et tout ce sang… Patrick, le pompier, lui posa plein de questions sur lui, sur ses jouets, sur l’école, sur ses copains. Thibault ne répondait qu’à peine, ailleurs. Finalement, son père vint le chercher, et ils partirent avec les autres dans le camion rouge. Du trajet, Thibault ne retint que les lumières de la route, qu’il voyait filer à une vitesse déconcertante, et la sirène. La sirène, elle lui emplit les oreilles, elle l’envahit tout entier, l’avala goulûment. Elle s’imprégna tellement en lui qu’il l’entendait encore alors que, des heures plus tard, il dormait près de son père, dans la salle toute blanche d’un hôpital. Aucun chuintement ne vint le déranger, mais il dormit mal et fit des rêves torturés dans lesquels un petit soldat manchot faisait tomber sa mère dans le couloir et ricanait, ricanait !

Lorsqu’il s’éveilla, il ne comprit pas où il se trouvait. Ce sentiment d’être perdu n’était pas nouveau depuis le déménagement, mais là, c’était pire. Des murs blancs, des néons aveuglants, des chaises alignées face à lui des voix au lointain, et d’autres plus proches, l’entouraient. Il reconnut son père, qui parlait à voix basse avec des silhouettes qu’il n’identifia pas immédiatement. En émergeant de sa torpeur, il comprit qu’il était toujours à l’hôpital, dans une vaste salle froide, allongé sur une chaise avec une veste en guise de couverture. Les personnes avec son père étaient ses grands-parents. Tous avaient l’air inquiet. Ils lui jetaient de temps en temps des coups d’œil. Il se redressa et les chuchotements s’interrompirent.
─ Tu es réveillé mon poussin !
Sa grand-mères’approcha de lui et l’enlaça, presque trop fort. Elle sentait le renfermé, comme dans un placard que l’on n’ouvre jamais et lui laissa un arrière-goût de poussière dans la gorge. Son grand-père lui adressa un signe de la main avec un sourire bizarre. Qu’avaient-ils donc ? Subitement, tout lui revint : le cri dans la nuit, le bruit, sa mère allongée dans le couloir, les larmes de son père et la mer de sang qui s’étalait sur le bois.
─ Maman !!
─ Oh mon poussin, ne t’en fais pas : elle va beaucoup mieux.
Pourtant, la voix de sa grand-mère n’était pas celle d’une personne soulagée. Et aucun d’eux n’avait l’air content. Qu’est-ce qui clochait ?
─ Mais elle doit rester à l’hôpital, au moins pour aujourd’hui, reprit la vieille dame.
Il sentait qu’elle hésitait, il l’interrogea du regard.
─ La chute a peut-être fait mal au bébé dans son ventre. Les médecins veulent garder ta maman pour la soigner mais soigner aussi le bébé.
Thibault comprit pourquoi ils faisaient tous une tête bizarre.
─ Le sang par terre, c’était celui du bébé alors ?
─ Oh ! Non, mon chéri. Ta maman s’est blessée en tombant, elle s’est ouvert le bras. Elle s’est cogné la tête aussi. C’est pour cela que tu as vu beaucoup de sang. Mais elle va mieux maintenant : le médecin lui a fait des gros pansements et nous allons aller la voir dans pas longtemps. Tu veux un chocolat chaud en attendant ?
─ J’veux bien, oui.
Sa mamie se dirigea vers le distributeur et pendant qu’elle mettait une pièce à l’intérieur, Thibault s’interrogea : il avait presque espéré que le sang était celui du bébé et pas celui de sa mère. Peut-être que sans le bébé, tout redeviendrait comme avant. Peut-être qu’il pourrait retourner dans leur appartement. Peut-être que sa mère arrêterait de le gronder pour rien. Et sûrement que le Déchic’voreur disparaîtrait.
Sa grand-mère revint avec le chocolat chaud et Thibault perdit le fil de ses pensées en contemplant la boisson fumante. Le médecin arriva ensuite et les emmena à travers un dédale de couloirs qui se ressemblaient tous. Il s’arrêta devant une porte bleue, comme toutes les autres portes, frappa et les fit entrer. Au milieu de la pièce aux murs d’un jaune délavé, sa mère était allongée dans un petit lit blanc. Elle avait l’air aussi pâle que les draps et leur sourit faiblement. Un gros bandage lui entourait le visage et lui donnait l’air d’un œuf de Pâques. Elle avait l’air très fatiguée. L’un de ses bras était bandé lui aussi, comme un saucisson. Thibault accourut vers le lit.
─ Maman !!
─ Hey, doucement, p’tit gars !
Son père le retint au dernier moment, avant qu’il ne se jette sur le lit.
─ Maman est fatiguée, il ne faut pas lui sauter dessus. Fais attention.
Thibault s’avança alors sur la pointe des pieds et, arrivé à la hauteur de sa mère, se dressa sur la pointe des pieds.
─ J’peux t’faire un bisou ?
─ Bien sûr, poussin.
L’espace d’un instant, il avait eu envie de la manger de baisers ! Mais il l’embrassa avec toute la délicatesse qu’il pouvait, du bout des lèvres, en entourant son cou de ses bras. Il était tout de même soulagé qu’elle allât bien, même si elle n’était pas très jolie avec son bandage et ses yeux un peu rouges.  Ils passèrent un moment avec elle, jusqu’à une infirmière vînt les avertir que « le temps des visites était terminé ».
Ils rentrèrent chez eux, enfin dans la nouvelle maison. Papi leur fit à manger et leur raconta des anecdotes de sa jeunesse, pour leur changer les idées à tous.
Il leur raconta, sans doute pour la dixième fois déjà, comment il avait rencontré Mamie. Le passage préféré de Thibault était probablement quand il annonçait, avec un sourire jusqu’aux oreilles : « Et alors, elle est tombée dans mes bras, comme une carotte dans un bouillon-gras! ». Cela le faisait toujours beaucoup rire, même s’il ne voyait pas trop ce qu’était un bouillon gras. Après avoir mangé, Thibaut inspecta longuement le plancher du couloir à l’étage mais ne retrouva pas la moindre trace de sang. Sa grand-mère avait déjà probablement tout lavé pendant qu’ils étaient à la cuisine. Mais, près de l’endroit où sa mère était tombée, contre le mur, gisait, face contre terre, insolite, le petit soldat de la République manchot.

  1. Perrine dit :

    Je veux la suite !!! 🙂

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