Historiette n°3 : Le petit soldat – partie 2.

Voici la suite du « Petit Soldat ». Bonne lecture !

Chapitre 4 : Dans l’antre du monstre.

    Sa mère revint le lendemain de l’hôpital. Thibault était content de la revoir et ils avaient préparé pour fêter ça, avec son père, un gâteau au chocolat : celui qu’elle préfère. Elle était un peu groggy mais elle mangea avec appétit. L’accident semblait l’avoir radoucie, elle ne le regardait plus de travers comme avant. Au fond de lui, Thibault avait cependant la conviction que tout était lié : le bébé qui devait naître, le déménagement, le Déchic’voreur, et que cette accalmie n’allait pas durer. Il profita néanmoins de ces moments privilégiés. Le soir venu, sa mère l’autorisa à jouer avant de se coucher. Thibault s’installa près de son coffre à jouer et en sortit un à un tous ses Legos Star Wars, sauf le petit soldat de la République. Il se méfiait de ce dernier, depuis qu’il l’avait retrouvé dans le couloir. La bataille fit rage dans l’espace ce soir-là : les vaisseaux spatiaux s’esquivaient, faisaient des tonneaux, virevoltaient dans une galaxie lointaine et imaginaire. La République gagna, comme chaque fois. Il fut l’heure d’aller dormir. Thibault s’engouffra sous sa couette, Dagobert contre lui, la tête sur l’oreiller. Sa mère vint le voir pour le border et l’embrasser. Il sentit qu’il devait saisir l’opportunité :
─ Maman ?
─ Oui, Thibault ?
─ J’ai peur du Déchic’voreur.
─ Du… quoi ?
─ C’est le monstre sous mon lit. C’est moi qui l’a appelé comme ça.
─ Thibault… Il n’y a pas de monstre sous ton lit.
─ Mais si Maman !
─ Tu veux que je regarde ?
─ Pas maintenant, Maman. Il ne vient que quand il fait nuit et que tout le monde dort.
Il ne s’était pas rendu compte qu’il chuchotait, désormais. Inconsciemment, il sentait que parler de lui à voix haute le réveillerait. Il poursuivit :
─ Il faut qu’on retourne dans notre ancien chez nous. Sinon, il me laissera jamais !
─ Thibault… On ne retournera pas dans l’appartement de la rue de Vincennes. Nous l’avons vendu : d’autres personnes y vivent. Je comprends que tu aies du mal à te faire au déménagement, mais tu dois grandir maintenant. Tu dois comprendre que vivre ici est mieux pour nous et surtout pour ta petite sœur. Et tu ne dois pas avoir peur : les monstres n’existent pas. C’est ton imagination !
Mais Thibault ne comprenait pas et savait que ce n’était pas son imagination. Malgré la trêve, sa mère ne le croyait toujours pas. Comment faire ?
Après le rituel du coucher, Thibault se retrouva seul dans sa chambre avec Dagobert. Il ressassait, tournait le problème sous tous les angles, mais il ne trouvait pas de solution. Il était condamné à vivre dans cette maison, avec le Déchic’voreur, qui finirait bien par avoir sa peau ! Il finit par s’endormir, tourmenté par toutes ces réflexions.

    Le froid environnant le réveilla. Il se sentait frigorifié, il était même complètement gelé. Il tâta à côté de lui à la recherche de Dagobert mais ne le trouva pas. La peur, ce sentiment qui commençait à lui devenir familier, s’immisça sournoisement en lui. Où était son ami ? Où était-il donc ? Le noir était complet et il ne distinguait rien, pas même le bout de ses pieds. Il était sur un sol rugueux, poussiéreux. Ses yeux ne perçait pas l’obscurité environnante et une peur primale l’envahit : le Déchi’voreur l’avait emmené dans son monde ! Il allait mourir dans d’atroces souffrances ! Il rampa devant lui et se cogna : la douleur lui vrilla la tête et il se mit à pleurer, appelant sa mère à grands cris. Mais personne ne lui répondait. Il se roula en boule sur le sol, tremblotant comme un petit animal blessé, hurlant à s’en casser la voix. Autour de lui, des ombres prenaient forme et s’animaient. Des têtes grimaçantes, des ongles crochus, des êtres difformes… Il ferma les yeux,  espérant que le cauchemar prenne fin. Soudain, il l’entendit.
─ Chhhh… chhh…
Son cri se figea dans sa gorge. Oh non, Maman, il arrive, Maman, il arrive, oh non, oh non, oh non ! Il sentit des doigts froids et griffus lui frôler la jambe et cela fut comme une décharge. Il donna des grands coups de pieds furieux dans le vide, se releva d’un bond et courut droit devant lui. Il se heurta très vite, dans un bruit mat, à quelque chose : un mur !
─ Chhh, chhhhh…
Le chuintement se rapprochait. Vite, vite, vite ! Il tâta le mur, l’explora en aveugle et trouva une poignée ! Il appuya dessus vite, vite ! La porte s’ouvrit en grand, il s’effondra au sol dans l’élan. Ce qu’il touchait était humide, sentait la verdure : de l’herbe. Il était dans le jardin. Il se retourna et comprit alors qu’il sortait du cabanon. Comment était-il arrivé là ? De Déchic’voreur, point de traces. Dans un grincement sordide, la porte de la cabane se referma sur ce qu’elle cachait. Le cœur battant à tout rompre, Thibault se redressa lentement. Il saignait du genou, il avait mal à la tête, mais il était aux aguets. Il se dirigea vers la maison sans cesser d’observer les alentours, incrédule, apeuré. La porte d’entrée était fermée à clé. Comment rentrer ? Il hésitait à sonner : comment l’accueilleraient ses parents ? Il s’assit sur le perron, découragé et pleura silencieusement. Il était épuisé. Il glissa dans le sommeil sans même s’en rendre compte.
─ Allez Thibault ! Debout !
La voix de son père le réveilla. Il ouvrit les yeux péniblement, perclus de douleurs. Il était dans sa chambre, pas sur le perron. C’était à n’y rien comprendre ! Avait-il rêvé ? Il se tâta le visage et gémit : il avait une vilaine bosse sur le front.
─ Et bien mon grand, comment tu t’es fait ça ?
─ Je me suis cogné…
─ Je vois ça oui… Tu t’es levé cette nuit ?
─ Je sais pas. Je crois que j’ai fait un rêve qui était vrai.
─ Hmm. Cela n’existe pas les rêves qui deviennent réalité. Allez, dépêche-toi, tu vas être en retard.
Thibault se leva pour constater que son pantalon était tout noir de poussière et de terre. Il était déchiré aux genoux et taché de sang sur l’un.
─ Regarde, Papa : je mens pas. Dans mon rêve, j’étais dans le cabanon et je…
─ Thibault, dépêche-toi !
Son père n’avait même pas regardé et était sorti de la chambre, le laissant sur son lit, tout penaud. Les larmes lui montèrent aux yeux mais il se retint, compta jusqu’à dix dans sa tête. Puis il se leva et se prépara pour aller à l’école. Il roula le pantalon tout sale en boule et le cacha sous son matelas, craignant d’attiser la colère de sa mère plus que sa pitié.

Chapitre 5 : Le combat.

    Il entendait la conversation entre sa mère et la maîtresse comme dans un rêve. Il ne se souvenait pas vraiment de ce qu’il s’était passé. Il avait de la terre sur les mains, de la morve coulait de son nez, mais il ne prenait pas la peine de l’essuyer, même d’un revers de manche. Il percevait quelques mots lointains comme « épuisement », « bagarre », « coup de poing », « insolence ». Quelques images lui revinrent en mémoire, comme des flashs. Lui poussant un camarade de classe qui tombe par terre. Le visage de la maîtresse en gros plan, les yeux noirs de colère. Puis l’attente interminable dans le hall de l’école. Il ne savait plus, il ne voulait pas savoir. Une amertume profonde s’était ancrée en lui, née de la sensation d’être seul face à un monde hostile qui refusait de le comprendre. Il se renfermait sur lui-même, attendant l’inévitable dispute qui allait suivre. La maîtresse le fit entrer dans le bureau où sa mère était assise. Elle le fit asseoir sur la chaise près d’elle avant de s’installer en face, de l’autre côté de l’imposant meuble en bois.
─ Bien, Thibault. Ta maman et moi voudrions comprendre ce qu’il s’est passé.
─ Je sais pas.
─ Thibault, tu ne peux pas dire cela. Explique-nous pourquoi tu as frappé Sébastien.
─ Je sais pas.
─ Thibault… Aide-nous à comprendre ce qui ne va pas. Tu ne l’as pas frappé sans raison, quand même.
Il garda le silence. Maintenant, il se rappelait, mais elles ne le croiraient pas. Son père ne le croyait pas. Sébastien ne le croyait pas. Il n’était pas un menteur pourtant, il ne disait que la vérité !
─ J’suis pas un menteur ! Il m’a dit que je mentais mais c’est pas vrai, je mens pas !
C’était sorti tout seul de sa bouche.
─ Thibault, depuis la rentrée, tu racontes des histoires de monstres à tes camarades. Tu leur fais peur, tu comprends ?
Nouveau silence. Il entendit le profond soupir de sa mère à côté de lui. La maîtresse reprit, d’une voix trop douce :
─ Nous savons que le déménagement t’a beaucoup perturbé. Il est normal que l’arrivée prochaine d’une petite sœur te rende nerveux. Nous pensons que c’est ce qui provoque les cauchemars que tu fais. Mais Thibault, tu es assez grand pour comprendre que ce n’est pas la réalité. Et tu ne dois pas faire croire à tes camarades que c’est réel.
Il baissa la tête et contempla ses chaussures. Personne ne voulait le croire. Tant pis, ils verraient bien quand le Déchic’voreur l’aurait tué. Peut-être même qu’il s’en prendrait à eux, aussi ! Il n’écoutait déjà plus ce que la maîtresse lui disait. Il releva la tête après quelques instants où il avait été assailli par des visions affreuses de monstre dévorant sa famille et même la maîtresse.
─ Tu devras présenter tes excuses à Sébastien, devant toute la classe. Et ne fais pas cette tête, ça ne te fera pas de mal de le faire !
Il acquiesça, chassant les visions de son esprit.
─ C’est entendu alors. Demain, tu lui feras des excuses publiques. Et plus jamais tu ne raconteras d’histoires qui font peur à tes camarades.
─ D’accord.
─ Laisse-nous maintenant, je dois encore parler avec ta maman. Attends-nous dans le hall s’il-te-plaît.
Il sortit en traînant des pieds et s’installa sur un siège en plastique, inconfortable. Sa mère le rejoignit peu de temps après, le visage fermé.  Elle ne lui parla pas de tout le trajet et une fois qu’ils furent arrivés à la maison, elle lui ordonna juste de monter dans sa chambre jusqu’au dîner. Il grimpa les marches s’enferma. Il se jeta sur le petit lit bleu, le seul meuble qui le rattachait encore à un passé bien plus joyeux et pleura à chaudes larmes, étreignant sa peluche avec la force du désespoir. Entre deux sanglots, il entendit son père rentrer et les voix confuses de ses parents. Il se sentait un étranger dans ces murs, il aurait voulu partir de là, ou revenir en arrière. Mais cela n’était pas possible.

    Le repas du soir fut morne : personne ne parla. Chacun se regardait du coin de l’œil et le bruit des couverts en métal qui cliquetaient dans les assiettes faisait office de fond sonore. Quand le repas fut terminé, sa mère déclara juste, en se massant l’arête du nez :
─ Tu montes te coucher, sans jouer. Extinction des feux immédiate.
Il obéit sans rechigner et se glissa un quart d’heure après sous la couette froide. Il serra Dagobert contre lui. Son père vint le border, mais il le regardait bizarrement. Thibault pensait qu’il resterait discuter avec lui, comme il le faisait toujours quand il y avait eu une dispute. Mais son père quitta la chambre sans même lancer un « Bonne nuit p’tit gars » enjoué. Ses yeux picotèrent mais il serra fort les poings pour faire passer la sensation. L’impression d’être étranger à tout cela s’accentua : pourquoi personne ne le comprenait ? L’obscurité envahit la pièce et Thibault laissa son imagination vagabonder dans ce noir qui lui devenait si familier et qui en même temps l’effrayait plus que tout. Il réfléchit longtemps, tellement qu’il en avait mal à la tête. Il ne voyait qu’une seule façon de prouver qu’il ne mentait pas. Il agrippa Dagobert et murmura à l’ombre environnante :
─ Je mens pas, je sais que tu es là… Montre-leur que tu existes… Montre-leur que je mens pas !
Lorsqu’il s’éveilla en pleine nuit, il n’eut pas peur, cette fois. Il avait son plan en tête. La peur l’étreignait au plus profond de son être, mais il était déterminé, résolu à l’affronter pour faire éclater la vérité au grand jour. Il attendit, les yeux grands ouverts, son petit cœur battant à tout rompre, Dagobert contre lui. Le Déchic’voreur ne se fit pas attendre.
─ Chhh… chhhh…
Thibault eut la sensation que son cœur allait exploser dans sa poitrine. Il se mordit les lèvres pour ne pas crier : il ne fallait surtout pas tout gâcher !
─ Chhhh… Chhh…
Il se rapprochait, lentement. Il viendrait jusqu’à lui puis poserait ses mains glacées sur sa jambe pour tirer dessus et l’emmener, comme la dernière fois, dans le cabanon où se trouvait sûrement son repaire.
─ CHHHHHHHH…
Thibault sut que le moment était venu. Il agrippa sa couette et bascula avec elle au sol pour recouvrir l’immonde créature qui sortait de sous son lit et l’emprisonner dans le tissu. Il tomba sur quelque chose de dur et volumineux, avec une forme humaine. La peur l’avait désormais quitté pour faire place à une poussée d’excitation nouvelle pour lui. Il était invincible, il allait réussir ! Il pesa de tout son poids d’enfant pour maintenir l’affreux Déchic’voreur qui se débattit. Une douleur fulgurante à la jambe droite manqua de lui faire lâcher prise mais il tint bon et hurla :
─ Papa ! Maman ! Papa !! Maman !! Venez, venez vite ! Je le tiens !
Pourvu qu’ils se dépêchassent, il n’allait pas tenir longtemps ! Il faiblissait : et plus il faiblissait et plus le monstre se débattait, devinant probablement qu’il était plus fort que son assaillant.
─ Viiiiiiite !
La porte s’ouvrit brusquement et la lumière du couloir inonda la pièce.
─ Thibault ! Que se passe-t-il ?
─ Maman, maman ! Regarde, j’ai attrapé le monstre ! Tu vas me croire maintenant !
Mais plus rien ne bougeait sous lui, plus rien du tout. Il était juste allongé à plat ventre par terre, sur sa couette. Sa mère s’approcha, intriguée.
─ Quel monstre ? Mais tu es blessé ? Tu es tombé de ton lit ?
─ Oh Maman ! Je tenais le Déchic’voreur ! Je voulais te le montrer mais il a disparu ! Il était là, Maman ! Je le tenais avec la couette !!
Il se mit à pleurer de frustration, de rage, de désespoir. Il n’avait fait tout cela pour rien, le monstre lui avait échappé, il s’était juste envolé, volatilisé ! Sa mère s’approcha et l’aida à se relever. Elle souleva la couette et la remit sur le lit, dévoilant alors le petit soldat de la République manchot, gisant au sol, face contre terre. Thibault le ramassa et découvrit que le bras valide du jouet était taché de sang, son sang, celui qu’il sentait couler maintenant le long de son mollet droit. Il fut parcouru d’un frisson.
─ Tu as froid ? C’est normal, tu as encore ouvert la fenêtre !
Sa mère referma la fenêtre puis sortit de la chambre quelques instants avant de revenir avec la trousse des premiers soins. Elle lui banda la jambe soigneusement après avoir désinfecté. Thibault endura les soins sans broncher, serrant fort le soldat dans son poing. Il attendait d’être seul pour régler ses comptes avec celui qui le harcelait chaque nuit.
─ Voilà. J’ai terminé ton pansement. Maintenant, repose-toi et cesse de t’inventer des histoires de monstres ! Et laisse cette fenêtre fermée : on va devoir mettre un verrou si tu continues.
Thibault perçut l’agacement de sa mère et garda le silence. De toute façon, il tenait la solution dans sa main : il devait se débarrasser de ce soldat maudit, qui ne lui avait probablement jamais appartenu mais qui s’était mélangé à ses vrais soldats pour mieux s’en prendre à lui.

En rentrant de l’école, Thibault avait son plan. Il s’enferma dans sa chambre dès qu’il en eut l’occasion et fouilla dans son coffre à jouets. Il en sortit le petit soldat manchot en le tenant par le bout du bras, loin de lui, comme s’il risquait de le mordre. Il le balança au fond de la poubelle en métal, celle que son père lui avait offerte pour son anniversaire. Le soldat rebondit au fond avec un bruit métallique. Il rajouta des feuilles de papier déchirées dans son cahier de mathématiques, puis il sortit une petite boîte d’allumettes de sa poche. Il avait réussi à la dérober dans la cuisine pendant le goûter. Il craqua une allumette et la jeta dans la poubelle. Elle s’éteignit en dégageant une volute de fumée grisâtre. Il en craqua une seconde et l’approcha du papier qui prit feu, d’abord doucement, puis de plus en plus vivement. Les flammes dévoraient les feuilles avec appétit, une fumée épaisse s’échappait de la poubelle, de plus en plus noire, de plus en plus âcre. Elle lui piqua les yeux et le nez au point de le faire pleurer. La porte de sa chambre s’ouvrit en grand.
─ Thibault ! Qu’est-ce que tu fabriques ?
─ Rien, rien !
Il essaya tant bien que mal de dissimuler la poubelle derrière lui, mais sa mère reniflait déjà l’air enfumé.
─ Qu’est-ce qui… Thibault !!
En trois enjambées, elle était devant lui et l’écartait du bras. Thibault se retrouva assis sur son lit, suppliant.
─ Non, non ! Maman laisse-le brûler ! Laisse-le brûler !
─ Mais… mais tu es complètement fou ! Tu pourrais mettre le feu à la maison !
Elle s’empara de la poubelle et sortit en courant de la chambre. Thibault la suivit jusque dans la salle de bain. Elle avait déjà versé de l’eau sur le contenu qui fumait davantage. La fumée était devenue noire comme du charbon. Thibault se mit à pleurer.
─ Il fallait pas le sauver Maman, il fallait pas…
Il ne sentit même pas la gifle qu’il reçut en guise de réponse.
─ Va dans ta chambre ! Tu seras puni !
Thibault courut se réfugier dans sa chambre, un sombre pressentiment lui pesant sur le cœur. Il resta allongé sur son lit, Dagobert posé sur sa poitrine, pendant de longues heures. Lorsque la porte d’entrée claqua, il sut que son père était rentré du travail. Il entendit des éclats de voix monter jusqu’à lui mais il ne tendit pas l’oreille pour les comprendre. Il espérait juste que le soldat était complètement fondu, complètement mort même : c’était le terme le mieux adapté. Il espérait qu’il avait complètement brûlé et qu’il ne viendrait plus jamais sous son lit.
─ Thibault, viens manger !
Il s’extirpa d’un demi-sommeil pour descendre. Son père et sa mère étaient déjà attablés, la mine grave et soucieuse.
─ Thibault, écoute. Ton père et moi pensons que tu dois aller voir un médecin. Un médecin pour soigner ton esprit : nous pensons que tes cauchemars, ton attitude à l’école et cette nouvelle bêtise que tu viens de faire, tout ça… nous pensons que c’est parce que ton esprit ne supporte pas les changements dans ta vie. Ce médecin t’aidera à aller mieux et à ne plus faire de cauchemars.
─ Il est où, le soldat, Maman ? Il est brûlé ?
Les mains de sa mère se crispèrent tellement sur le rebord de la table qu’elles blanchirent. Elles avaient la couleur de son bandage au bras.
─ Thibault ! Tu ne m’as pas écoutée !
─ Mais si, Maman ! Mais je suis pas malade, c’est toi qui veux pas me croire !
Sa mère ferma les yeux longuement. Son père prit alors la parole.
─ Thibault, tu as assez fait et dit de bêtises pour ce soir. Demain après l’école, nous t’emmènerons voir ce médecin et tu pourras lui parler du monstre, du soldat, et de tout ce que tu veux !
Thibault plongea sa fourchette dans ses pâtes, boudeur. Le repas se termina dans un silence de mort. Lorsqu’il eut terminé, Thibault claque un bisou sur la joue de chacun de ses parents et monta dans sa chambre, morose. Il se glissa sous sa couette et se serra contre Dagobert, frissonnant. Une peur diffuse lui rongeait l’esprit, et il pria silencieusement ce Dieu qu’il ne connaissait pas pour que le soldat fût bien hors d’état de nuire. Il tourna longtemps dans son petit lit, se figurant entendre des chuintements qui n’étaient pas, s‘imaginant des silhouettes qui disparaissaient aussi vite qu’il les avait aperçues. Il finit par s’endormir d’un sommeil agité.

Chapitre 6 : Déperdition.

    Une lumière crue le réveilla. Une lueur qui l’empêchait de voir quoi que ce soit. Elle était braquée sur lui et lui faisait mal aux yeux. Il mit son bras devant pour se protéger et tenta de discerner ce qu’il y avait devant lui, sans succès. Le Déchic’voreur ne l’avait pas emmené ?
─ Y’a un enfant là !
La voix le fit sursauter. Elle était puissante et rauque.
─ Viens, petit ! Viens avec moi !
Thibault hésita, il ne comprenait pas ce qu’il se passait. Puis, il se releva et avança vers la voix. Il sortit du cabanon pour constater que le jardin était plein de lumières rouges. Des gens s’affairaient sur l’herbe mouillée. Il se frotta les yeux, encore complètement endormi. L’agitation ambiante lui fit tourner la tête, il vacilla. Une main épaisse le retint.
─ Reste avec moi, petit ! Comment t’appelles-tu ?
─ Thi… Thibault.
─ Tu habites où Thibault ?
Il se tourna pour désigner la maison. Le spectacle qui s’offrit alors à lui fit écarquiller les yeux. Dans ses pupilles, des lueurs rougeoyèrent. De la maison, il ne restait que des murs noircis. Çà et là, des braises luisaient avec vigueur, dégageant quelques flammèches que venaient éteindre les lances des pompiers. Une fumée épaisse se dégageait de l’amas de décombres. Il demeura les bras ballants, sans voix, sans réaction. Comme dans les séries, il vit des gens emporter deux brancards vers des ambulances, taches blanches dans ce paysage de désolation noir et rouge. Le pompier comprit immédiatement.
─ Oh mon dieu. C’est leur enfant…
Soudain, la scène prit vie pour Thibault : il se mit à hurler à plein poumons, hurler à en perdre haleine, hurler jusqu’à ce qu’une toux violente s’emparât de lui et le fît vomir, à quatre pattes, aux pieds du pompier. Les ténèbres l’envahirent de nouveau, plus torturées que jamais.

    Il s’éveilla dans un lieu qu’il ne connaissait pas, dans un lit qui n’était pas le sien. Dagobert n’était pas avec lui. L’odeur qui flottait dans les airs lui semblait cependant familière, sans qu’il ne pût l’identifier. Il se sentait nauséeux, apeuré, des restes d’un rêve affreux trottaient dans ses souvenirs. Il se redressa lentement et s’assit sur les bords du lit : un grand lit en bois, dans une pièce d’apparence vieillotte. Les murs de la chambre dans laquelle il se trouvait étaient recouverts d’une tapisserie aux motifs floraux verdâtres. Peu de meubles l’occupaient : mis à part le lit, il vit un secrétaire fermé, une grande armoire en bois et une penderie en plastique marron. La porte s’ouvrit et sa grand-mère apparut. Elle se précipita vers lui en le voyant éveillé. Son visage était triste, ses yeux rouges.
─ Oh mon pauvre chéri !
Elle le serra contre lui. Il comprit qu’il n’avait pas rêvé et pleura longuement dans les bras de sa grand-mère, complètement perdu. Lorsqu’il se calma, elle recula pour lui caresser le visage avec une affection telle qu’il n’en avait pas connue depuis une éternité à ses yeux d’enfant. Elle se leva ensuite et Thibault posa ses pieds nus sur la moquette de sa nouvelle chambre. Un objet tomba alors qu’il se redressait. C’était la petite boîte d’allumettes qu’il avait utilisée pour brûler le soldat. Il s’accroupit et l’ouvrit : elle était vide. Son regard se porta alors un peu plus loin, sous le lit : il tendit la main et attrapa ce qui avait attiré son attention. Dans sa paume ouverte, le petit soldat de la République manchot le regardait : il était méconnaissable, repoussant. Son corps était recouvert de pustules éclatées et l’une de ses jambes se terminaient en un mince filament rappelant un tentacule. L’un de ses yeux avaient disparu remplacé par un amas gluant de chair, de plastique amalgamé. Son visage était figé en une affreuse grimace dégoulinante qui lui donnait l’air de sourire. Et ce sourire rendit Thibault fou à jamais, s’il ne l’était pas déjà.
Un peu plus loin, derrière la porte, les pompiers discutaient avec le grand-père : ils lui expliquaient que le feu avait pris de la chambre du petit, apparemment de la poubelle, et qu’on avait retrouvé la fenêtre ouverte. Au vu des marques sur le mur, ce n’était pas la première fois que le petit était passé par là.

  1. FRANCOISE dit :

    Ben dis donc…tu nous tiens en haleine…! Le 3 est presque fini j’espère!

  2. Musyne dit :

    Alors, là, c’est fini normalement 😀
    Mais il y aura peut-être une suite, oui !

  3. Perrine dit :

    J’adore !!! Ba vui maman c’est fini, enfin on aimerait bien que le petit soldat il meurt hein, pck bon c’est le méchant et ça fait peur si il est toujours là 🙂

  4. shub dit :

    Saloperie de Lego, je ne vais plus regarder mes Stormtroopers de la même façon.

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