Historiette n°11 : La Mort amoureuse.

Il est des jours… il est des jours où les idées viennent sans crier gare, et c’est ainsi. Comme des sollicitations de personnages qui ne me lâchent pas avant d’avoir eu leur quota d’attention. Ils viennent d’ici et de là, d’états d’âme ou de vagues à l’âme, voire de l’âme, seule. Et pouf, c’est ainsi qu’est née cette historiette ! 

Bonne lecture !

LA MORT AMOUREUSE

Un jour, la Mort tomba amoureuse.

Cela lui tomba dessus sans prévenir, un coup de foudre inopportun. Il faut dire que la demoiselle avait tout pour lui plaire : de longs cheveux aile de corbeau, une peau diaphane, quelques gouttes d’un sang démoniaque, des pensées bien souvent sombres. Ces pensées étaient si profondément enfouies que bien peu de personnes devinaient quelles noirceurs abritaient cette âme d’apparence banale.

La Mort avait aperçu la jeune femme un soir comme un autre, alors qu’elle errait dans les rues d’un village quelconque, à la recherche d’une âme à condamner lorsque l’hiver arriverait. Elle était assise sur le perron d’une maison de pierres, le visage blotti dans le creux de ses mains, l’esprit à des lieues du monde réel. La lueur de la lune faisait ressortir la blancheur de sa peau. Lentement, la Mort s’était approchée d’elle, avait tendu ses longs doigts décharnés pour caresser les contours de ses joues. La jeune femme avait frissonné. Puis elle s’était replongée dans ses songes. De longues minutes s’étaient écoulées, durant lesquelles la Mort avait observé cette créature, sans bouger. Elle n’avait d’abord pas compris ce qui lui arrivait. Puis lorsque la jeune femme s’était levée, puis avait quitté les lieux pour rentrer chez elle, le vide laissé par son départ lui creusa la poitrine. La Mort soupira, puis inspira profondément, espérant combler l’absence par un air qui ne lui servait normalement pas. Cela fut inutile, évidemment.

Les jours qui suivirent, la Mort voulut agir comme si de rien n’était. Elle vaqua à ses occupations habituelles : accompagner les âmes vers l’au-delà, les rassurer, les cajoler, leur enseigner que la vie n’est pas une fin en soi et que le calme de l’après vaut tout et davantage encore. Du vent. Elle n’avait pas le cœur à la tâche. Ses pas la conduisaient inexorablement vers le perron déserté où elle imaginait encore voir ses mèches noires flotter dans la nuit, s’enivrer encore du parfum sucré de sa peau. La Mort était perdue.

Le temps passant, l’image s’estompa mais l’absence pesait chaque jour plus lourd. La Mort commença à dépérir et dut se rendre à l’évidence. Elle devait revoir son égérie une fois, encore une fois, même si cela devait être la dernière. Elle prit son courage à deux mains et par une nuit froide de décembre, elle entra dans l’église emplie de pieux villageois tout à leurs prières. Sa présence fit grincer des dents quelques pierres, la température chuta de quelques degrés et certains tournèrent la tête à son passage, ressentant sa présence menaçante planer autour d’eux. La Mort remonta l’allée centrale, guettant les longs cheveux noirs. Elle finit par repérer sa proie dans un coin obscur du bas côté. La jeune femme était agenouillée humblement, les mains jointes dans l’attitude parfaite de la prière. Mais elle ne priait pas. Elle la fixait, de ses yeux aussi noirs que le jais. Elle la fixait comme si elle la voyait. Un frisson parcourut la Mort de la tête aux pieds sous le poids de ce regard impossible. Elle avança d’un pas vers la jeune femme, puis d’un deuxième. Celle-ci semblait l’attendre, paisiblement. Elle ne la quittait pas du regard. Comme cela était étrange pour la Mort ! Lorsqu’elle fut suffisamment près d’elle pour emplir de nouveau son cœur du parfum de sa peau, la jeune femme baissa les yeux et soupira dans un murmure :

– Vous venez pour moi.

Pages: 1 2 3

  1. Cyril Lignac dit :

    J’aime cette personnification et tes jeux de mots!

    Je passe 10 minutes de ma soirée à lire ça et c’est comme si je dégustais un couscous délicieusement préparé et bien assaisonné.
    Tu me nourris de tes lignes, je ne sauterai pas un repas avec toi.

    Ce plat m’a plu, mais je ne suis pas rassasié.
    Tu me donnes l’eau à bouche, j’attends la suite.

Laissez un commentaire

Le temps imparti est dépassé. Merci de saisir de nouveau le CAPTCHA.