Historiette n°10 : Mancy

Une douloureuse sensation de solitude l’étreignit et il balaya d’un geste violent le cadre qui se brisa contre le mur. Le téléphone sonna. Marc s’en empara d’un geste sec.

– Oué, allô ?

– Salut Marc, c’est Ben. Je venais prendre de tes nouvelles, on ne t’a pas vu au boulot cet apreme. Je te dérange pas au moins ?

Bien sûr que si. Mais il fallait bien en passer par là.

– Non, non ne t’en fais pas. Je vais bien, va. Juste fatigué, je couve sans doute une grippe. Pas étonnant, chaque hiver c’est l’épidémie. Rien de bien grave.

Il essaya de rire, il eut l’impression de hoqueter comme s’il avait bu la tasse. La mort de Mancy l’avait affecté bien plus qu’il ne le pensait. Trop, même.

– J’ai les mômes qui sont malades aussi.

– Ah, galère.

Un silence.

– Prends soin de toi ?

– Oué, oué. J’vais aller voir le médecin si ça va pas mieux demain.

– D’ac. À plus tard.

Marc raccrocha, oscillant entre dépit et énervement. Il avait l’impression d’être constamment obligé de jouer un rôle : celui du gars avenant, drôle, sympathique. Il n’en avait pas envie aujourd’hui. Pas plus qu’il n’avait envie de confier à ses collègues pourquoi. La mort de Mancy, c’était personnel. Pas le genre de choses qu’on raconte à des connaissances. À ses amis, peut-être, mais Marc n’en avait pas réellement. Juste des relations. Il aimait la solitude, Marc, pas les soirées arrosées ni les discussions creuses même s’il n’avait pas vraiment le choix. Il préférait de loin sortir Mancy, ou pêcher.

Il se souvint d’un dimanche après-midi, où il avait emmené Mancy à la pêche. Habituellement, c’était une activité qu’il menait seul, craignant qu’elle ne fasse fuir les poissons en s’approchant trop près du bord, ou pire, en allant se baigner. Mais ce jour-là, d’humeur légère, il l’avait emmenée. Il lui avait ordonné de rester calme pour ne pas le déranger, et elle s’était allongée sur la berge, épanouie. Le vent jouait dans sa robe marron, le soleil faisait danser des pépites d’or dans ses grands yeux bruns. Ah, Mancy ! Il s’était senti envahi par un amour inconditionnel, presque bête ! Il aimait tant que tout se déroule comme il le voulait. Elle avait manqué tout gâcher lorsqu’un papillon était venu se poser sur elle : elle s’était redressée d’un bond pour l’attraper, joueuse, et ce simple bond aurait pu faire fuir une éventuelle prise ! Heureusement, ce ne fut pas le cas. Marc était revenu avec un panier bien rempli qu’il avait même partagé avec elle. Il savait se montrer reconnaissant lorsqu’elle se comportait bien.

Marc avala son café d’une traite. Le calme inhabituel l’oppressait. Il s’assit sur le canapé, posa les pieds sur la table basse et alluma machinalement la télé. Il tomba sur une émission quelconque, dans laquelle plusieurs invités larmoyaient devant le témoignage poignant d’une mère-enfant qui se livrait sans scrupule devant un public voyeuriste. Il zappa, s’arrêta sur une émission culturelle d’Arte. Parfait. Des journalistes animaliers suivaient de près la lionne, « Baki », et ses petits alors qu’ils affrontaient la dure loi de la savane. La petite famille faisait preuve d’une débrouillardise hors du commun pour survivre. Cela rappela à Marc combien Mancy était pataude ! Il n’était pas rare qu’elle cause des menus accidents dans la maison, renversant une tasse, cassant une assiette. Cela avait le don de l’énerver. Il levait la main, ou bien roulait le journal, dardait des yeux méchants sur elle, annonciateurs de la correction. Elle se recroquevillait et le regardait, suppliante, mais il devait le faire. C’était son devoir de maître, après tout, que de l’éduquer, même si elle était adulte. Lorsque la colère était passée, il retournait vaquer à ses occupations et la laissait seule, pour qu’elle comprenne qu’elle avait fait une bêtise et qu’il ne fallait pas qu’elle recommence. Elle comprenait. Elle revenait vite le voir, douce et soumise, câline. C’était une brave bête, Mancy. Une perle rare.

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  1. Chuck Noland dit :

    Tu crois que Mancy ira au paradis des chiens?
    J’aurai aimé rester enfant pour le croire,
    retourner à cet instant où tu ne réalises pas encore ce que c’est que le vide.

    Oh et je boirai un verre de champomy à ta santé et à tes récits, il faut juste que je trouve un moyen de quitter cette île.
    Tu crois que si je construis un radeau?…

  2. Luis dit :

    Brrrrrrrrrrrr. Toutes des chiennes !
    Pequeñita guapa, à défaut de te voir, quel plaisir de te lire ! Pour info, étant redevenu valide, mes amis sont encore plus les bienvenus.
    Mil besos, Luis.

  3. Luis dit :

    Et en plus, il faut faire des maths !!!

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