Historiette n°10 : Mancy

Je suis en retard sur le planning prévu, mais on va dire que c’est ce qui fait le charme d’un blog d’écriture. Ceci dit, c’est la 10e historiette que je publie ici, ça mérite un verre de Champomy. Celle-ci a été envoyée pour un concours de nouvelles, dont le thème était « Tout était si calme ». Je n’ai pas gagné, mais qu’importe, il fallait essayer.

Bonne lecture !

MANCY

Inlassablement, Marc tournait sa cuillère dans un café froid depuis belle lurette. Les minutes s’égrenaient bien trop lentement. Rien ne venait perturber le silence profond qui s’était installé dans la maison depuis qu’elle était partie. Il n’avait plus de larmes à verser, toutes s’étaient échappées en de gros sanglots étouffés le jour de l’enterrement. Il avait voulu le faire dans la plus stricte confidentialité : un trou au fond du fond du jardin, une petite stèle sur laquelle il avait lui-même gravé «Mancy ». L’écriture était un peu bancale, mal assurée : c’était un exercice difficile de graver la pierre, il s’était même coupé. Il avait lâché un vilain juron puis s’était excusé, comme à son habitude, comme si quelqu’un avait pu l’entendre. Il n’était pas du genre à se montrer vulgaire, ni à avoir un mot plus haut que l’autre.

Marc se leva et jeta le café froid dans l’évier. Le soleil filtrait à travers les persiennes de la fenêtre de la cuisine et lui faisait plisser les yeux. Il appuya machinalement sur le bouton de la cafetière qui se mit à ronronner. Il glissa une dosette puis sa tasse dans la machine et se fit un nouveau café avant de se rasseoir. Il jeta un coup d’œil inquiet vers son téléphone portable, posé sur la table basse du salon et laissa échapper un soupir. Il s’attendait à ce qu’on l’appelle d’un moment à l’autre car il ne s’était pas présenté à la boîte, ce matin. Il faut dire qu’il avait dû enterrer Mancy et qu’il n’avait pas vraiment envie de parler de ça à son patron.

Mancy avait été la plus fidèle des compagnes, sa seule confidente durant ces dix dernières années. Elle le suivait partout, ou presque. Parfois, il était obligé de la laisser à la maison. Parfois, pour la punir d’une bêtise qu’elle avait faite, mais beaucoup plus souvent parce que Mancy n’avait pas sa place là où il se rendait. Elle avait quelques défauts d’éducation auxquels il n’avait pas réussi à remédier. Il faut dire qu’elle avait été élevée à la campagne et que lui, il lui avait fait découvrir la vie citadine, les promenades sur les boulevards, dans les grands parcs arborés aux pelouses interdites.

Cependant, elle méritait l’hommage qu’il lui avait rendu : il avait prononcé une brève oraison, des mots simples qu’elle aurait certainement compris, pour honorer sa douceur, sa loyauté, son attachement sans failles. Sur le comptoir de la cuisine américaine, Marc avait déposé une photo d’eux, prise en 2004, peu de temps avant qu’elle n’arrive chez lui. Il y jeta un regard chargé d’émotions. Qu’est-ce qu’elle lui manquait ! Plus qu’une compagnie, Mancy était une présence rassurante, chaleureuse. Elle l’accueillait le soir, quand il rentrait du travail, toujours avec enthousiasme. Il s’asseyait sur le canapé, et elle se mettait près de lui, posait sa tête sur ses cuisses. Il lui avait appris à lui amener ses pantoufles aussi, mais il arrivait qu’elle oublie. Il lui parlait, lui racontait sa journée : les clients toujours pénibles, les échéances toujours trop courtes, le patron toujours plus exigeant. Plus d’une fois, il s’était senti au bord du gouffre, « borderline » comme on dit. Mais grâce à Mancy, il tenait bon : elle était un exutoire, sa bouffée d’oxygène.

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  1. Chuck Noland dit :

    Tu crois que Mancy ira au paradis des chiens?
    J’aurai aimé rester enfant pour le croire,
    retourner à cet instant où tu ne réalises pas encore ce que c’est que le vide.

    Oh et je boirai un verre de champomy à ta santé et à tes récits, il faut juste que je trouve un moyen de quitter cette île.
    Tu crois que si je construis un radeau?…

  2. Luis dit :

    Brrrrrrrrrrrr. Toutes des chiennes !
    Pequeñita guapa, à défaut de te voir, quel plaisir de te lire ! Pour info, étant redevenu valide, mes amis sont encore plus les bienvenus.
    Mil besos, Luis.

  3. Luis dit :

    Et en plus, il faut faire des maths !!!

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