Historiette n° 6 : La petite fille aux allumettes.

Cette historiette est un cas à part, puis que je l’avais écrite pour participer à un appel à textes lancé par le webzine « Enchantement ». Le thème de l’appel à textes était : Conte à rebours. Je me suis donc inspirée du conte « La petite fille aux allumettes » d’Andersen, qui m’a toujours beaucoup émue. Puis, j’ai envoyé l’histoire née de mon imagination en croisant fort les doigts. Et mon texte a été retenu pour paraître dans le webzine ! C’est un modeste début, mais très encourageant pour moi. 

    La petite Sofia courait avec entrain pour se jeter dans les bras de sa grand-mère qu’elle n’avait pas vue depuis l’été précédent. Cette rencontre rituelle était son plaisir secret, sa bouffée d’oxygène dans un monde où la routine lui paraissait teinter de morne chaque jour de sa vie. Elle frôlait le bonheur du bout des doigts et s’apprêtait à s’en emparer pour s’en envelopper tout entière.

    Lorsqu’elle s’engouffrait entre les bras fragiles de sa grand-mère, Sofia se sentait revivre. L’odeur de lavande qui se dégageait de la vieille femme lui rappelait la maison de son enfance, les massifs aux couleurs chatoyantes et le chant des cigales, le matin au petit déjeuner. Comme cela était bon ! Comme elle regrettait que tout cela ne soit plus, à ce jour, qu’une vague réminiscence de temps meilleurs ! Elle embrassait les joues fragiles de la grand-mère et la suivait, tout en babillant, jusqu’au petit patio où les attendaient une table en fer forgé et ses deux chaises, accueillantes et chaleureuses. Allait-elle bien ? Tout se passait-il bien pour elle ? Pour le mieux, oui, pour le mieux.

    Elles sirotaient une citronnade fraîche et Sofia plongeait plus loin dans les douces vapeurs du souvenir : la clarté éblouissante du ciel bleu sans nuage, le sable brûlant et crissant sous ses petits pieds chaussés de sandales en plastique, à cause des vives qui pouvaient vous piquer dans l’eau tiède de la mer, l’odeur suave de la crème solaire dont les femmes s’enduisaient le corps avant de s’étendre, nonchalantes, sur leur serviette de plage. Elle savourait chaque image comme une friandise, croquant à pleines dents dedans pour les savourer, mais lentement, pour ne pas en perdre une miette non plus. Que c’était agréable ! Un sourire béat flottait sur ses lèvres tandis qu’elle racontait à sa grand-mère les anecdotes qui faisaient sa vie de jeune fille, puis l’écoutait planifier les repas qui allaient venir, tous plus délicieux les uns que les autres.

    Un aboiement lointain sortit Sofia de sa torpeur et la ramena à la dure réalité. Elle toussa : une quinte de toux mauvaise qui lui rappela qu’elle ne passerait probablement pas l’hiver sans de véritables soins. Mais peu lui importait désormais. Au loin résonnaient les musiques enjouées du centre-ville et elle imaginait sans peine les derniers passants se dépêchant de terminer leurs achats de Noël. Une douleur sourde pulsait entre ses tempes, battait au rythme de son cœur. Elle porta sa main à la poche de son jean troué, vérifia qu’elle possédait toujours son trésor. Puis elle resserra la couverture contre elle, songeuse. Sa respiration formait un nuage devant elle, nuage qui symbolisait toute sa vie actuelle : fragile, éphémère, grise et froide. Elle inspira profondément et une odeur entêtante de brûlé et d’essence emplit ses narines.

    Elle n’aurait pas dû mettre le feu à la maison. Elle savait qu’il ne le fallait pas, mais c’était plus fort qu’elle. Lorsque son père avait levé la main sur elle, une fois, deux fois, trop de fois, le monde était devenu une brûlure qui la consumait et que rien n’éteignait. Ce brasier insupportable n’avait pris fin que dans le feu salvateur. Elle n’aurait pas dû mettre le feu au foyer, non plus. Mais les médecins lui avaient dit qu’elle n’était pas prête pour partir, ils voulaient la garder encore des semaines, des mois, des années : elle leur avait rétorqué qu’elle serait  bien mieux, là-bas, chez sa grand-mère ; ils ne comprenaient donc pas que sa douceur apaisait les flammes ? Non, ils n’avaient pas cédé, et la brûlure avait enflé : elle était devenue un tison ardent appliqué au plus profond de son être et elle avait fait jaillir des larmes de douleur. Elle n’aurait pas dû mettre le feu chez sa grand-mère, évidemment. Mais quand elle était arrivée dans la vieille maison, croyant y trouver un refuge, personne ne lui avait ouvert les bras, personne ne lui avait offert de citronnade, ni même un verre d’eau. Sa grand-mère l’avait juste regardée froidement et Sofia avait senti la brûlure grandir en elle, muer en une fournaise inextinguible. Tous ses souvenirs étaient devenus brûlants, tellement brûlants qu’ils étaient une torture, comme un fer-rouge appliqué sur sa peau nue. Ils lui faisaient mal à la tête, aussi, ils faisaient battre le sang à ses tempes comme si des milliers de taureaux couraient dans son esprit, martelant le sol de leurs sabots durs. Elle n’aurait pas dû aller chez sa grand-mère. Sa colère l’avait embrasée tout entière et elle avait embrasé la maison de sa grand-mère, pour se venger, pour se soulager, pour expulser la douleur. Les flammes qui léchaient les murs l’avaient calmée, pour un temps du moins, si éphémère.

    Elle avait fui de nouveau, elle fuyait toujours. La brûlure l’avait poursuivie, l’avait traquée dans les moindres recoins. Mais ce soir-là, elle avait trouvé une échappatoire parfaite. Elle s’emmitoufla dans la couverture à l’odeur d’essence, souriant aux étoiles qui dessinaient les contours incertains d’une jolie maison entourée de vignes et de garrigues. En ce soir de Noël, lorsque la nuit fut la plus froide possible, que toutes les familles furent réunies chez elles à réveillonner, à chanter un bonheur qui lui était interdit, Sofia glissa la main dans la poche de son jean et en sortit son unique trésor : une petite boîte d’allumettes. Elle l’ouvrit doucement, comme elle l’avait fait chez ses parents, comme elle l’avait fait au foyer, comme elle l’avait fait chez sa grand-mère. Peut-être même ailleurs, elle ne savait plus vraiment. Il ne restait qu’une seule allumette, mais elle suffirait. Sofia la frotta doucement et une flamme jaillit : une flamme chaude, claire, une flamme qui faisait taire la douleur en elle. Une dernière flamme. Elle la contempla le plus longtemps possible, amoureuse de cette étoile sur terre et l’approcha lentement de la couverture. Elle s’embrasa comme une volée de petits bois, comme les sarments brûlaient dans la cheminée en dégageant une bonne odeur de bois caramélisé. Sofia ferma les yeux et laissa la chaleur l’envahir : la douleur devint chair, hurlement et folie. Lorsqu’elle atteignit son paroxysme, Sofia se souvint de la douceur de sa grand-mère, de ses sourires qui lui réchauffaient le cœur. Son visage apparut et Sofia tendit la main vers lui. Elle frôla du bout des doigts ce bonheur qui s’offrait à elle, qui ne la rejetait plus. Enfin, le feu en elle s’éteignit, tandis que les flammes l’emportaient.


Vous pouvez aussi me lire directement sur le magasine, en cliquant sur le lien ci-dessous, et ainsi découvrir les autres auteurs ayant participé à l’appel à textes. Vous me trouverez à la page 80.

http://www.ebusinessexpert.be/absinthe/Enchantement_04.pdf

J’en profite pour vous remercier, car c’est aussi grâce à vous si je me suis jetée à l’eau !

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