Historiette n°7 : Bribes de vie sur une plage déserte.

    La marée montait et il se tendit vers elle, anxieux. Laisserait-elle quelques crabillons jouer près de lui ? Ou charrierait-elle des déchets sales et gluants qui gâcheraient son plaisir ? Seuls les courants avaient la réponse, les courants et les pluies diluviennes qui s’étaient abattues sur la région ces derniers jours. Il se sentait nostalgique, il rêvait d’un monde meilleur dont il avait gardé des souvenirs ataviques.

    Les vagues commençaient à peine à l’approcher que son attention fut de nouveau distraite. Un vieil homme longeait le rivage, d’un pas maladroit, presque chancelant. Il ne regardait pas devant lui, ni vers l’horizon qui se couvrait lentement de brume. Non, il fixait ses pieds. Il semblait craindre qu’ils ne s’arrêtent, sans crier gare. Chaque pas était une victoire sur le sol meuble, véritable piège pour la fragilité de son corps. Il s’avança lentement jusqu’à lui et le contempla sans mot dire. Puis, il lui adressa la parole, détachant les syllabes comme si elles aussi risquaient de s’effondrer s’il ne les manipulait pas avec délicatesse.

─ Tu es un bien beau galet, bien poli par la mer. Je pourrais te sculpter et t’offrir à ma petite-fille.

Le vieil homme se pencha et se saisit délicatement de lui, après avoir lutté quelques instants pour le déloger de sa gangue de sable.

    Une angoisse insondable s’empara du caillou.

─ Non laissez-moi ! Je ne veux pas quitter ma plage !

Il avait crié de toutes ses forces, mais le vieil homme ne pouvait pas l’entendre. Il le tenait, au creux de ses mains, et l’observait attentivement. Une stupeur fugitive avait fait tressaillir ses sourcils grisonnants. De ses pouces tremblotants, il frotta le sable encore collé dessus.

─ Peut-être pourrais-je faire de toi un petit éléphant, ou bien un bonhomme avec un gros ventre.

Un éléphant ? Un bonhomme ? Allait-il avoir lui aussi des yeux pour pleurer ? Ne pourrait-il plus jamais sentir l’océan glisser sur lui ? Tout son être se débattait, luttait pour ne rester qu’un caillou parmi d’autres, sur une plage parmi d’autres.

─ Qu’est-ce que… ?

Le galet glissa des mains du vieillard.

─ Eh bien ! Tu as l’air d’être bien à ta place ici ! Tu as raison… Je n’aimerais pas qu’on m’arrache à mon monde pour m’emmener ailleurs, sans même me demander mon avis.

    Le vieil homme avait-il pu percevoir sa détresse ? C’était impossible… Le caillou éprouva un soulagement immense quand l’homme le ramena à l’endroit exact où il l’avait trouvé. Il prit même soin de l’enfoncer un peu dans le sable avant de repartir avec une allure vacillante qui accroissait encore le sentiment de fragilité qui émanait de lui. Le galet sentit une vague l’entourer, le faire pivoter légèrement, se frotter contre sa peau rugueuse. Il frémit, comme frémissent les cailloux : de l’intérieur. Non, il ne vivait pas dans le meilleur des mondes, mais c’était le sien, et il ne voulait pas le quitter.


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  1. lef dit :

    J’adooooore ce joli conte philosophique!
    Magnifique conclusion, à méditer…
    A quand la prochaine historiette, que l’on se régale, encore?
    Big muxus.

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