Historiette n°7 : Bribes de vie sur une plage déserte.

Mon amoureux fait de la photo. Il fait même de très belles photos, même s’il vous dira qu’il n’y est pour rien. Alors, quand une photo de mon amoureux m’interpelle, ça peut donne une historiette. Voici le résultat de la rencontre artistique entre le photographe et l’écrivain.

    Le sable le chatouillait un peu, il s’insinuait dans le moindre interstice, mais cela ne le dérangeait pas, ou plus vraiment. Il ne savait plus depuis combien de temps il se trouvait là, sur la plage : peut-être bien une éternité. Il était perdu dans la contemplation d’un horizon que venaient lécher quelques nuages timides, probablement arrivés là par hasard, poussés par le vent du sud. Autour de lui, les promeneurs s’étaient faits rares car les températures peu clémentes et les intempéries les incitaient à rester bien au chaud chez eux.

    Pourtant, un jeune couple, main dans la main, profitait des embruns vivifiants de cette fin d’après-midi. Ils conversaient à bâtons rompus. Il les avait écoutés jusqu’à ce que leurs voix s’éteignissent, couvertes par le roulement colérique du ressac : plusieurs villes étaient sinistrées, des habitants avaient été inondés, une véritable catastrophe pour ces pauvres personnes contraintes d’évacuer, qui voyaient parfois le travail de toute une vie englouti en une nuit.

    Il avait constaté que la plage elle-même avait subi les assauts répétés de vagues violentes de vent et d’eau : des débris jonchaient le sable, vestiges laissées par la tempête. La passerelle en bois qui descendait vers l’étendue de sable avait cédé et pendait, désormais inutile, à un bon mètre au-dessus du sol qu’elle aurait dû rejoindre. La dune s’était affaissée, gorgée d’eau, trop faible pour résister aux flots déchaînés. Il faudrait réparer les dégâts avant le retour des beaux jours, sinon la saison serait mauvaise.

    Le couple avait disparu au loin et il n’entendait plus aucune voix, sauf celle du vent qui se plaignait en continu. Il goûtait au calme et à l’air iodé. Lui, l’eau, il l’aimait de façon instinctive. L’océan était son refuge et il guettait le moment où l’onde salée viendrait lécher ses pieds, remonterait un peu plus loin à chaque vague, puis finirait par l’envelopper complètement. Il se gorgerait de ses caresses jusqu’à ce qu’elle se retirât, l’abandonnant, ruisselant, aux derniers rayons de soleil.

    Au loin, quelques navires voguaient malgré le mauvais temps pour livrer des cargaisons en temps et en heure. Il se souvenait des marées noires qui avaient dévasté la côte quelques années auparavant. Un jour, il avait recueilli un oiseau mourant, les plumes et les poumons englués de goudron. Ses ailes s’étaient agitées vainement, faiblement, pour tenter un dernier envol. Il n’avait jamais pu. De lui, et de la mort noire qui l’avait emporté, il n’était resté qu’une odeur atroce, une odeur âcre de destruction et de putréfaction. Il avait fallu des mois et des mois pour redonner au sable sa belle apparence dorée. Les courants charriaient parfois encore quelques galets de pétrole, à l’apparence lisse et brillante, à la mine faussement sympathique. Il les avait en horreur.

    Une jeune femme s’accroupit non loin de lui, les pieds dans l’eau, de l’eau dans les yeux. Ses épaules se voûtaient sous les rafales de vent, sous un poids qui semblait l’accabler. Les nuages avaient déserté le ciel qui livrait, désormais dénudé, l’intimité de son bleu aux regards indiscrets. Une sonnerie claire retentit. La jeune femme plongea la main vers sa poche, suspendit son geste, soupira, puis décrocha enfin, à contrecœur. Elle échangea quelques mots d’une voix mal assurée, dans laquelle perçait sa détresse. Lorsqu’elle raccrocha, elle laissa sa souffrance s’exprimer au travers de sanglots torturés. Les gens venaient souvent confier leur douleur à l’océan qui cueillait leurs larmes. Peut-être était-il devenu salé de toutes ces larmes versées ? La femme se redressa après de longues minutes, sans lui accorder un regard et s’éloigna d’un pas morne.

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  1. lef dit :

    J’adooooore ce joli conte philosophique!
    Magnifique conclusion, à méditer…
    A quand la prochaine historiette, que l’on se régale, encore?
    Big muxus.

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