Doctor Sleep – Stephen King

Lorsque j’ai appris que la suite de l’incomparable Shining allait sortir, je me suis dit que j’avais bien fait de me remettre à lire du King. Avec un grand frère pareil, j’attendais beaucoup de Doctor Sleep. Mais le tapage médiatique qui a accompagné sa sortie m’a beaucoup déplu et a freiné mes ardeurs : j’avais souvenir d’un écrivain discret, pas d’un homme public signant des autographes à tour de bras à Paris. Pour un peu, j’en aurais fait un blocage. Finalement, j’ai quand même acheté le livre, parce que bon sang, c’est la suite de Shining : je ne pouvais pas rater ça.

L’histoire :

Stephen King renoue avec l’histoire et le personnage de l’un de ses plus grands succès : Shining. Le petit Dany Torrance est désormais adulte. Il a échappé au sort de son père alcoolique et travaille en tant qu’aide-soignant dans un hospice où il utilise ses pouvoirs surnaturels pour apaiser la souffrance des mourants. D’où son surnom : Docteur Sleep. Il rencontre Abra, fillette de 12 ans, pourchassée par un étrange groupe de voyageurs qui traversent les États-Unis en se nourrissant de la lumière des enfants télépathes. Commence alors une guerre épique entre le bien et le mal…
King signe un livre magistral, d’une richesse inouïe : à la fois conte fantastique, roman d’aventure, thriller et allégorie de l’Amérique contemporaine – et nous prouve qu il est bel et bien « The King » !

Quel plaisir de retrouver Dany Torrance ! L’histoire débute alors qu’il a 8 ans et qu’il grandit avec le Don et avec ses démons. Il apprend à les maîtriser, mais pas sans souffrances : il est sans cesse hanté par les revenants de l’hôtel Overlook. Adolescent, c’est en sombrant dans l’alcool qu’il parvient le mieux à les oublier, à oublier l’image de son père essayant de le tuer, essayant de tuer sa mère. De petits jobs en petits jobs, Dan devient un pauvre hère. Jusqu’au jour où sa vie bascule à nouveau. Après une soirée encore trop arrosée, il se réveille dans le lit d’une inconnue, une fille perdue comme lui. Alors qu’il allait s’enfuir en douce de chez elle après avoir vidé son porte-monnaie des quelques dollars qu’il contenait – juste de quoi se payer une bouteille – Dan se rend compte que cette fille a un enfant, 2 ou 3 ans. Il range la coke qui traînait sur la table et qui avait attiré le regard du petit, mais emporte tout de même l’argent, le maigre pécule de cette mère célibataire avec une bouche à nourrir. Les démons appellent d’autres démons. Alors Dan fuit encore, espère échapper aux revenants de l’Overlook, à son père et à cet enfant qui mourra peut-être de faim à cause de lui. Jusqu’à ce qu’il rencontre un vieil homme et sa vieille locomotive, un homme qui lui permettra de reprendre pied : un nouveau travail, une nouvelle vie, puis plus tard une inscription aux alcooliques anonymes. Dan reprend sa vie en main et devient sobre. Il s’occupe des résidents d’une maison de retraite et les accompagne dans la mort, grâce au Don.

Dans une autre ville, non loin de là où Dan se reconstruit, naît la petite Abra. Elle manifeste des pouvoirs surnaturels dès sa naissance : télépathie, télékynésie. Ses parents s’en inquiètent alors en grandissant, elle le leur cachera. Mais elle trouve Dan et établit un lien étroit avec celui qui possède le Don comme elle. Mais le don d’Abra est incomparable aux autres : il est nettement plus puissant. Tellement puissant qu’elle parvient à entrer dans l’esprit des gens et qu’elle trouvera ainsi la trace du « Nœud Vrai » : un groupe de personnes, pas véritablement humaines, qui se nourrissent du Don qu’elles trouvent chez les enfants, ceux qui ne peuvent pas se défendre. L’intrigante Rose est à leur tête : c’est elle qui percevra Abra et souhaitera s’en emparer, car son Don est tellement puissant qu’elle pourrait nourrir toute la tribu pendant des années, surtout en la gardant en vie.

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Mais quelle claque !

La quatrième de couverture ne rend pas hommage à ce livre en tentant tant bien que mal – et plutôt mal que bien – de faire un résumé de l’histoire racontée. Doctor Sleep est davantage que la suite de Shining : c’est une plongée dans la vie de Dan Torrance et celle d’Abra Stone, deux personnages tellement bien campés qu’on voudrait les rencontrer. D’un côté, Dan Torrance est un héros troublé, alcoolique, en proie à de multiples doutes et peurs profondément enfouies. Cela fait toute sa force mais aussi toute sa fragilité. Si l’Overlook est désormais derrière lui, il n’en est pas moins poursuivi par les revenants qui l’habitaient. Sa rencontre avec Abra va le plonger une nouvelle fois dans l’horreur et l’amener à affronter ce qu’il gardait enfermé. Abra est le pendant positif de Dan Torrance : d’abord bébé, puis fillette et enfin adolescente, elle est attachante et candide. Cependant, le pouvoir qu’elle renferme la rend aussi dangereuse, pour elle et pour les autres. La tribu du Nœud Vrai constitue un groupe parfait de « méchants », inquiétants et réellement menaçants. Leur chef, Rose, incarne le Mal absolu, dépourvu d’humanité mais doté d’une intelligence perverse qui fait craindre le pire à chaque instant. Les personnages secondaires sont bien présents et jouent un rôle non négligeable tout au long du récit. Mention spéciale à Rose, quand même : les détails trouvés par King pour camper ce personnage sont superbement bien trouvés.

L’intrigue s’échelonne sur une vingtaine d’années : de l’enfance de Dan à l’adolescence d’Abra que l’on voit grandir et dont on suit l’évolution. En toile de fond, tout au long de l’histoire, la silhouette de Jack Torrance rôde, le Redrum en lettres de sang flotte dans les airs et l’on comprend vite que l’Overlook n’en avait pas fini avec le petit Dany. Non seulement l’on s’inquiète pour lui, mais aussi pour Abra qui doit choisir entre se cacher ou affronter ses poursuivants. Le rythme du récit maintient le lecteur en haleine constamment : inutile de penser à un moment de répit, du moment où l’on a ouvert le livre, on est embarqué dans une spirale addictive de questions, de rebondissements, de stupéfaction, et même d’angoisse, au point d’en arriver à se dire « Rhoo, non, il n’a pas fait ça quand même ! » Et bien, si : il l’a fait.

Clairement, pour moi, c’est le bouquin de l’année. Un bémol toutefois : c’est une suite. Si vous n’avez pas lu Shining, ne vous attaquez pas à Doctor Sleep. Mais je vous rassure, Shining est aussi un livre génial.

Un petit extrait du début du roman, pour vous donner le ton :

Danny tendit le bras – un bras qui lui parut trop long, trop élastique, trop désarticulé -, tourna la poignée et ouvrit la porte.

Là (il savait qu’elle y serait), il y avait la femme de la chambre 217.

Elle était assise sur les toilettes, nues, les jambes écartées. Avec ses cuisses livides et boursouflées. Ses seins verdâtres comme des ballons dégonflés. Une touffe de poils gris en bas du ventre. Des yeux gris aussi, pareils à des miroirs métalliques. Lorsqu’elle l’aperçut, elle retroussa les lèvres pour lui sourire.

Ferme les yeux, lui avait recommandé Dick Halloran autrefois. Si tu as une vision horrible, ferme les yeux et dis-toi qu’il n’y a rien, et quand tu les rouvriras, la vision aura disparu.

Mais ça n’avait pas marché dans la chambre 217 quand il n’avait que cinq ans et ça ne marcherait pas ce jour-là. Il le savait. Il la sentait. Elle puait la charogne.

La femme – il savait comment elle s’appelait, c’était Mrs. Massey – se redressa lourdement sur ses pieds violets et lui tendit les mains. Il vit la chair pendouillante, presque dégoulinante, de ses bras. Elle souriait comme à la vue d’un vieil ami. Ou d’une bonne chose à manger.

Avec un calme feint, Danny referma doucement la porte et recula d’un pas dans le couloir. Il vit le bouton de porte tourner vers la droite… vers la gauche… et s’immobiliser.

Il avait huit ans à présent et, malgré l’horreur qu’il éprouvait, il était aussi capable d’un minimum de pensée rationnelle. Parce que quelque part en lui il avait toujours su que ça finirait par arriver. Sauf qu’il avait toujours pensé que quand ça arriverait, ce serait Horace Derwent qui lui apparaîtrait. Pourtant il aurait dû savoir, se dit-il, avant même que ça n’arrive, que ce serait Mrs. Massey. Parce que de tous les morts-vivants de l’Overlook, ç’avait été elle la pire.

La part rationnelle de son esprit lui disait qu’elle n’était qu’un fragment de cauchemar oublié qui l’avait suivi hors du sommeil, dans le couloir, et jusqu’à la salle de bains. Cette part rationnelle lui assurait que s’il rouvrait la porte, il n’y aurait plus rien. C’est sûr qu’il n’y aurait rien, maintenant qu’il était réveillé. Mais une autre part dans son esprit, sa part clairvoyante, savait à quoi s’en tenir. L’Overlook n’en avait pas terminé avec lui. Pas encore.

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