Chapitre 3 : Le Grand Bal.

« Poc poc » ? Elle avait déjà entendu ce bruit. Un temps s’écoula. « Poc poc ». Le bruit était proche. Emily rouvrit les yeux et sécha ses larmes pour observer aux alentours. La salle était presque vide à l’exception d’une vingtaine de personnes masquées, qui se tenaient au centre devant le roi et la reine. Les autres invités étaient réunis au niveau de l’entrée et les observaient dans un silence religieux. La musique s’envola et le groupe commença à danser. Emily cligna des yeux, chassa les dernières larmes pour tenter de comprendre ce qu’il se passait. Le groupe de danseurs se scindait à intervalles réguliers, se répartissait en couples qui tournaient trente secondes, puis se réunissait et tapait le sol du talon de leurs chaussures. Étranges chaussures d’ailleurs : d’un vert vif, leur bout était recourbé façon pantoufle arabe. Le talon, épais, semblait fait de fer, ou d’un autre métal. C’était lui qui était à l’origine du bruit, lorsque les danseurs frappaient le sol. Deux fois. « Poc poc ». Puis ils repartaient dans leur valse maudite. Trente secondes. Revenaient. « Poc poc ».

– Qu’est-ce… ?

– On les enregistre. Chut.

Le garçon avait parlé dans un souffle. Emily répondit en murmurant à son tour.

– Enregistrer ? Pourquoi cela ?

– Pour enchanter l’appât. La boîte à musique. Comme celle que tu as trouvée.

– Je ne comprends pas.

– Ce qui t’a attirée ici, c’était cette danse. Elle est envoûtée. Ou envoûtante, je ne sais pas trop. Chaque année, elle est enregistrée puis insérée dans une boîte. La boîte est envoyée dans ton monde pour attirer une jeune fille, qui a eu 15 ans un 1er mai. Chaque année.

La danse dura bien longtemps, Emily était hypnotisée par le spectacle. Elle imaginait que, quelque part, une boîte à musique s’éveillait, couinait, et se mettait à pocpoquer pour attirer une nouvelle Emily. Elle ne résista pas quand son cavalier la fit sortir de la salle pour la ramener à sa chambre. Allait-il la violer ? Quelle importance… ils seraient mariés le lendemain. Qu’est-ce qui pourrait empêcher cela ? Il l’entraîna dans le dédale de couloirs qu’elle avait déjà parcouru pour venir jusqu’à la salle du grand bal. Elle n’ouvrit pas la bouche du trajet, morne, inquiète. Une inquiétude qui grandissait au fur et à mesure que le temps s’écoulait. Son cavalier ne la regardait même pas : il avançait rapidement, à grandes enjambées. Il serrait sa main dans la sienne, suffisamment fort pour qu’elle ne puisse pas se dégager. Elle remarqua qu’il la dépassait largement : il était grand, peut-être mesurait-il plus d’un mètre quatre-vingt. Il avait de larges épaules, enserrées dans un costume en queue de pie gris anthracite. Il était plutôt bien bâti, il avait l’allure d’un homme qui s’entretient. Un sportif, sûrement. Emily estima qu’elle n’avait aucune chance de s’échapper, s’il tentait de la violer. Elle essaierait de le mordre, peut-être de placer un bon coup de pied dans ses couilles : il se tordrait de douleur, elle pourrait fuir. Il faudrait qu’elle agisse rapidement, qu’elle le surprenne. Où irait-elle ensuite ? Elle courrait, au hasard dans les couloirs. Peut-être trouverait-elle une sortie. Il existait forcément une sortie.

– Nous sommes arrivés à ta chambre.

L’homme se fendit d’une courbette. Le cœur d’Emily battait à tout rompre. Elle appuya sur la poignée de la porte. Il attendait. Elle franchit le seuil, prête à se défendre bec et ongles. Il la salua :

– Bonne nuit, Mademoiselle. Nous nous reverrons demain.

Il referma la porte. Emily poussa un soupir de soulagement.

La chambre était telle qu’elle l’avait laissée, sauf que ses vêtements avaient disparu. La boîte à musique qui l’avait conduite jusqu’ici était posée sur la table de nuit. Emily s’en saisit et observa l’objet enchanté. Il était d’une banalité exaspérante. Elle fit jouer le mécanisme. Les petites figurines s’animèrent et tournoyèrent sur une musique saccadée ;le « poc poc » exaspérant se manifesta. Mais il ne passa rien d’anormal. La jeune fille en fut déçue : elle avait espéré un signe, n’importe quoi, qui puisse lui donner un espoir, une explication logique, aussi infime fussent-ils.

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