Chapitre 3 : Le Grand Bal.

Le couple n’échangea pas un mot durant toute la valse. Il sembla à Emily que cela devait être ainsi : solennel, majestueux. Et puis, que dire à ce parfait inconnu ? Ah, si ces copines savaient ça, elles hallucineraient complètement. Enfin, si elles la croyaient, ce qui était complètement improbable. Il faudrait qu’elle leur raconte quand elle… rentrerait. Rentrer. La musique s’était arrêtée au moment où l’adolescente reprenait pied dans la réalité. Il fallait qu’elle rentre. Elle balbutia des mots de remerciement à l’homme qui s’inclinait devant elle avec une grâce venue d’un autre âge, et se dirigea vers les trônes presque précipitamment. Elle avait dansé, elle avait gagné le droit de rentrer. De savoir comment rentrer, au moins. Elle se planta devant le roi et la reine, mains sur les hanches, dans l’attitude maintes fois étudiée de la rébellion.

– J’ai fait ce que vous vouliez. J’ai ouvert votre bal, j’ai dansé. Je veux rentrer.

La reine laissa échapper un rire cristallin. Le roi fronça les sourcils d’un air presque navré.

– Quoi ? se renfrogna Emily.

– Vous ne pouvez pas rentrer, jeune fille, énonça simplement le roi.

– Nous avons besoin de vous ici pour un long moment, ajouta la reine d’une voix qui aurait frigorifié un cacatoès.

– Vous ne pouvez pas me retenir contre mon gré. C’est un kidnapping ! Mes parents vont me chercher, appeler la police et vous aurez des ennuis !

La reine se contenta de rire à nouveau. Le roi, plus compatissant, expliqua doucement :

– Nos lois ne sont pas les vôtres. Notre monde n’est pas le vôtre. Vous n’êtes pas chez vous, ici. Détendez-vous, profitez de la soirée. Demain, nous vous marierons.

– Hein ? Mais…

Emily n’eut pas le temps de protester. Deux gardes vinrent s’interposer entre les trônes et elle, sans qu’elle ne put voir d’où ils arrivaient. Elle cria vers le couple, elle voulut passer derrière les gardes, elle les frappa des pieds et des mains. Rien n’y fit. Personne, dans la salle, ne faisait plus attention à elle.

– Mais qui… dites-moi au moins qui ?

– Moi, répondit une voix derrière elle.

Elle se retourna et reconnut son cavalier. Elle s’effondra en larmes.

L’homme entoura ses épaules d’un bras consolateur et l’entraîna sur le côté de la salle, derrière les immenses colonnes. Là, des rangées de fauteuils en velours les attendaient. Il l’installa dans le plus proche. Les épaules secouées par les sanglots, Emily se laissait faire, accablée. Elle n’avait que quinze ans, elle était dans un lieu inconnu, entourée d’inconnus et allait être mariée de force. C’était cauchemardesque, encore pire que ces films d’horreur qu’elle regardait parfois, l’après-midi, quand ses parents étaient encore au travail. Elle voulait juste en finir, ne plus avoir à ouvrir les yeux pour affronter cette réalité qui n’était pas la sienne.  Son cavalier, son futur époux – cette pensée l’horrifiait – était resté près d’elle ; elle ne voulait même pas le regarder.

« Poc poc » entendit-elle alors, au loin.

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