Chapitre 2 : Timothée

Dans le bus, Timothée retrouva quelques camarades avec lesquels il avait noué une amitié lointaine. Ils étudiaient dans un autre établissement que le sien et n’avaient pas l’occasion de le côtoyer suffisamment pour savoir qu’il pouvait devenir complètement fou sans prévenir. Timothée n’avait d’ailleurs pas l’intention d’aller au-delà de cette relation superficielle : cela lui convenait parfaitement ainsi et lui évitait de passer l’heure de trajet à regarder défiler le paysage en écoutant de la musique. Ils échangèrent des banalités, évoquèrent GTA V, le décolleté de Manon, les fesses de Magali, les boutons de Stéphane, le match PSG-Saint Étienne, le bac qui approchait. Ils commentèrent quelques statuts Facebook, cliquèrent sur plusieurs « J’aime », rigolèrent sur des tons variés en regardant des vidéos humoristiques puis se quittèrent en arrivant à la gare routière. Timothée n’évoqua à aucun moment la peur qui lui rongeait les entrailles : elle ne l’avait pas quitté une seule minute. Même une fois dans l’enceinte de lycée, elle ne diminua pas. Installé dans la salle de classe bien avant la sonnerie, il essaya de raisonner. Les cauchemars, c’était bon pour les gamins. Il n’avait plus l’âge de réagir ainsi, et encore moins aussi longtemps. C’était ridicule, complètement débile même. Lorsque la sonnerie retentit, il fit un tel bond sur sa chaise qu’il manqua d’en tomber. Ce n’était pas gagné. Les heures de cours s’égrenèrent avec la même lenteur exaspérante que les autres jours. Il attendait avec impatience l’après-midi, car ils avaient atelier. La menuiserie était ce qu’il préférait. Pouvoir partir d’un simple bout de bois et y imprégner une forme qui lui donnait une vie nouvelle, c’était un sentiment qui l’emplissait de satisfaction. Il espérait que cette fois, en plus de la sérénité, la sculpture ferait fuir l’angoisse qui l’étreignait. Il n’eut pas le loisir de le savoir. Un surveillant vint le chercher en classe en plein cours, vers 11h.

Timothée suivit le surveillant dans le dédale de couloirs sans rien demander. Il ne pensait pas avoir fait quoique ce soit pour être convoqué ces derniers jours. Il attendait donc de voir de quoi il retournait. Lorsque le surveillant le fit entrer dans le bureau du conseiller d’éducation, il leva les yeux au plafond. Ses parents adoptifs étaient là tous deux.

– Merde, qu’est-ce que vous foutez là ?

– Thibault, ne parle pas ainsi à tes parents.

La voix cassante du CPE le calma quelque peu. Il préférait ne pas faire de vagues, dans cet établissement. Il essayait d’y rester, pas comme dans les autres. Le CPE poursuivit :

– Tu as rendez-vous avec ton pédopsychiatre, il a accepté de te voir en urgence ce matin. Il semble que tu dépasses les bornes. Qu’est-ce qu’il te passe par la tête, enfin, Timothée ? Tu veux quoi au juste ?

Timothée haussa les épaules. Il se referma pour ne pas avoir à subir les éternelles questions auxquelles il ne souhaitait pas répondre. Le CPE sentit que c’était peine perdue et n’insista pas. Il fit signer un registre aux parents et ils purent quitter l’établissement avec l’adolescent qui traînait des pieds et venait de couper court à toute tentative de discussion en enfonçant profondément ses écouteurs dans ses oreilles. Le trajet fut complètement silencieux. Une demi-heure plus tard, Timothée se trouvait dans la salle d’attente du Dr Blouay. La pièce était éclairée par des lumières criardes qui se réfléchissaient violemment sur des murs blancs. Quelques posters, certains datant du siècle dernier, affichaient des numéros à appeler pour discuter quand on se sentait mal, ou qu’on pensait être accro à une drogue quelconque. Timothée estimait qu’il valait mieux parler à un mur qu’à des personnes payées pour vous dire ce que vous vouliez entendre. Cela valait aussi pour le Dr Blouay.

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  1. Patrick Jane dit :

    Leurs seuls points communs c’est qu’ils ont à peu près le même âge et ont entendu ce bruit dans la nuit.
    De vieilles bâtisses, des plafonds craquelés.
    Quelque chose a changé dans leur monde ou en eux?
    Qu’est ce qu’Emily a à voir avec le rouge, elle n’est pas violente et ne s’emporte pas.
    Est ce qu’elle serait amoureuse?
    Je suis définitivement pas aussi bon que celui que je prétends être.

    Un seul bruit qui ressemble à un poc poc pendant la nuit et je ne dors plus jusqu’au petit matin, merci Musyne!

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