Chapitre 2 : Timothée

Vacances obligent, je suis en retard sur mon planning de publication. Pour me faire pardonner, je vous livre le chapitre 2 en entier. Bonne lecture !

Partie 1 : L’appartement.

– Mais lâche-moi ! Tu m’fais chier !

– Timothée, ne parle pas comme ça à ta mère !

– Mais j’men fous, c’est pas ma mère !

Le jeune garçon se leva d’un geste brusque qui fit valser sa chaise derrière lui. Elle s’écroula au sol dans un fracas qui résonna dans le salon chichement meublé. Timothée, lui, était déjà dans le couloir et quelques secondes plus tard, la porte de sa chambre claquait violemment. Son père n’eut pas même le temps de protester. Il envisagea brièvement de s’élancer à sa poursuite puis se ravisa. Cela ne ferait qu’empirer la situation. Ce gamin était ingérable. Il retourna à son repas, morose, sans oser les yeux vers son épouse. Celle-ci ravalait des larmes amères. Leur second fils, adopté lui aussi, tournait une cuillère grisâtre dans une soupe déjà froide. Il avait encore moins envie de la terminer qu’au début de repas. C’était ce plat qui avait été à l’origine de la dispute, mais avec Timothée, tout était sujet à dispute. Il était sauvage. Même plus que sauvage, il était indomptable.

Sitôt la porte refermée derrière lui, Timothée avait laissé ses larmes couler. Des larmes de rage et d’impuissance, qui n’avaient même pas eu pour vertu de le calmer. Il martela son oreiller de coups de poings furieux, puis mordit dedans à pleines dents pour étouffer les hurlements qui menaçaient de s’échapper. Il ne voyait pas rouge, il respirait rouge, il vivait rouge. C’est d’ailleurs ainsi qu’il nommait cet état : le rouge. Au-delà de la colère, au-delà du contrôle. Il lui fallut près d’une demi-heure pour que son monde, restreint à un brouillard couleur de brique, finisse par reprendre une consistance réelle. Sa respiration ralentit quelque peu. Timothée avait réussi à se contrôler. Ce n’était pas toujours le cas. Parfois, le rouge devenait si violent qu’il n’avait plus qu’une seule solution : l’évacuer par le sang. Alors,  il s’emparait du petit couteau suisse qu’il avait piqué sur un étal deux ans auparavant et méthodiquement, il striait sa peau de lignes rouges par lesquelles le mal s’échappait. Le sang s’écoulait lentement, emportant avec lui le rouge, tout ce rouge qui l’empêchait de réfléchir et de respirer normalement. Timothée s’allongea sur son lit. Les yeux fixes, il observait le plafond. Il en connaissait le moindre défaut, la moindre fissure, les taches plus sombres, celles causées par l’humidité du logement. L’immeuble se faisait vieux et supportait mal les bourrasques chargées de pluie que l’hiver charriait. Ce soir-là justement, la tempête faisait rage. Le vent gémissait, et le « poc poc » de la fuite du toit s’en donnait à cœur joie. Ce bruit régulier de gouttes d’eau venant heurter un tuyau quelconque au-dessus de l’appartement apaisait Timothée. C’était comme un métronome, ou les battements d’un cœur timide, qui n’oserait pas trop montrer qu’il vit encore. Il se concentra dessus pour repousser davantage le rouge de sa colère. « Poc poc ». C’était rassurant. Timothée se détendit un peu plus. Son esprit vagabondait et lui imposait des souvenirs lointains. Un éclat de rire, un parfum fruité. « Poc poc ». Du sable chaud sous ses pieds, l’odeur de la mer, quelques gouttes fraîches sur sa peau tannée par le soleil. Une main sur son épaule, douce. « Poc poc ». Une sensation de plénitude, alors qu’il se retourne pour enlacer une taille fine, un ventre chaleureux, une peau claire. « Poc poc ». Les souvenirs se firent plus précis au fur et à mesure que la rage disparaissait, que le rouge reculait, que le monde redevenait monde. Puis, petit à petit, bercé par le rythme des « poc poc » de la fuite, Timothée s’endormit.

Dans le salon, ses parents adoptifs avaient convenu d’appeler le pédopsychiatre dès le lendemain : ce n’était pas possible de continuer ainsi.

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  1. Patrick Jane dit :

    Leurs seuls points communs c’est qu’ils ont à peu près le même âge et ont entendu ce bruit dans la nuit.
    De vieilles bâtisses, des plafonds craquelés.
    Quelque chose a changé dans leur monde ou en eux?
    Qu’est ce qu’Emily a à voir avec le rouge, elle n’est pas violente et ne s’emporte pas.
    Est ce qu’elle serait amoureuse?
    Je suis définitivement pas aussi bon que celui que je prétends être.

    Un seul bruit qui ressemble à un poc poc pendant la nuit et je ne dors plus jusqu’au petit matin, merci Musyne!

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